Le nucléaire, l’énergie « des pauvres »
10 juin 2011
Godefroy Macaire Chabi
L’enjeu est de taille. L’appétit mondial pour l’électricité connaît un accroissement qui inquiète le monde scientifique. La tendance va malheureusement se poursuivre et une réflexion sérieuse doit être menée sur les options technologiques possibles pour produire, distribuer et stocker l‘ électricité. Autrement, les prochaines décennies donneront du fil à retordre à toute la planète.
Des chercheurs réunis au Perimeter Institute à Waterloo du 05 au 09 juin à l‘initiative du Waterloo Global Science Initiative, ont alors exploré les voies et moyens pour garantir l‘avenir énergétique du monde, à un échéancier aussi court que 2030. Cette fois-ci, le problème est analysé à partir d‘une perspective scientifique. Même si trois approches technologiques ont émergé, c‘est surtout l‘exploration du nucléaire qui représente la pierre de touche de la réflexion. Les deux autres voies possibles étant en définitive les sources géothermiques et les énergies renouvelables.
Agir vite, semble le mot d’ordre des chercheurs au regard du contexte et des défis subséquents. D’ici à 2050, la demande mondiale d’électricité va doubler de 16,5 térawatts à 30 térawatts. Objectif colossal. Derrière ce défi se cache bien d’autres dont le plus important reste la limitation de l’émission du carbone dans les formes d’énergie à privilégier.
L’autre enjeu est celui du coût relié à l’accès à l’énergie. Le chercheur algérien au Centre européen pour la recherche nucléaire, CERN basé à Genève en Suisse fait partie de ceux qui donnent l’alerte sur la question.
« Il est clair que nous paierons notre énergie beaucoup plus chère d’ici à 2030, en même temps que nous n’en aurons pas assez » a t-il prévenu.
Effectivement, la facture énergétique sera trop élevée pour le monde dans les prochaines années avec l’augmentation progressive du prix de certaines énergies fossiles, actuellement prisées et dommageable à l‘environnement. Un coût que les pays développés et quelques autres nations émergentes pourront facilement supporter, ce qui ne sera le cas des pays pauvres, précise Yacine Kadi
« On ne peut pas s’affranchir totalement du nucléaire », a ajouté un chercheur australien présent aux discussions.
Le nucléaire « propre», un succédané
S’il y a un exploit à mettre sur le compte du sommet scientifique à Waterloo, l’Equinox Summit Energy 2030, c’est d’avoir pu réellement assumer l’idée d’une énergie « verte et propre », même si ce n’est pas très nouveau. Le chercheur du CERN Yacine Kadi a surtout rappelé à ses pairs la nécessité d’explorer « une source dont la densité est élevée». « C’est une source primaire qui permet de produire de l’électricité d’une manière abondante », a notamment indiqué M. Kadi
Le document final de la réunion a surtout campé le ton sur les capacités de faible émission de carbone à large échelle du nucléaire.
Selon de nombreux chercheurs, c’est la seule voie pour fermer le cycle du combustible dangereux.
Reste à évaluer les contrecoups. Car les reproches faits à l’industrie sont toujours présents et concernent sa sécurité et les déchets radioactifs qu’elle génère.
« Le bémol, affirme M. Kadi, c’est que l’énergie nucléaire a des problèmes, on n’est pas à l’abri d’un accident catastrophique, et elle produit des déchets nucléaires et sa conception est basée sur l’uranium et le plutonium, mais nous avons les moyens, les technologies pour nous affranchir de ces fléaux et rendre le nucléaire plus propre, vert et démocratique, un nucléaire qu’on pourrait déployer partout dans le monde ».
La révolution s’appelle thorium
S’il est désigné par provocation comme « le nucléaire des pauvres », c’est surtout parce qu’on a voulu en rajouter à la nécessité de regarder dans cette direction si l’on tient à faire du nucléaire propre et sans danger. Notamment en raison de son seuil assez faible de risques, fait-on remarquer.
« Le combustible nucléaire beaucoup plus abondant et qui nous empêcherait de produire du plutonium, c‘est le thorium, a notamment expliqué M. Kadi avant de préciser « qu’en combinant cela avec un accélérateur de particules, il est possible de prévoir le fonctionnement des réacteurs en mode sous critique ce qui nous permettrait d’avoir des niveaux de sûreté et de s’affranchir de possibles accidents »
Il y a ici l’avantage en y optant de lever la confusion entre le nucléaire comme élément d’influence militaire et facteur de développement économique.
« Si on le démocratise et le dédiabolisons pour le rendre plus accessible il peut durer pendant des années et peut être une source sûre », a rassuré M. Kadi
« Je pense que si on regarde la manière dont le nucléaire s’est développé à travers le monde, c’est une industrie surveillée, institutionnalisée, qui ne nous met pas à l abri certes, mais c’est très régulé » a t-il poursuivi .
Le mix énergétique
Le problème de l’énergie est urgent et pour le régler il est impossible d’attendre.
L’horizon 2030 est trop éloigné, reconnaissent les chercheurs, mais c’est le compromis idéal entre l’urgence à trouver des sources énergétiques pour la consommation mondiale et les moyens à réunir pour y parvenir.
Pour les pays en développement, notamment ceux d’Afrique, « l’établissement du nucléaire ne se fera pas en se claquant le doigt, cela passera par la formation et une culture du nucléaire, il faut alors profiter de ce temps pour mettre en place cette culture et planifier », a fait remarquer Yacine Kadi.
Penser également à un mix énergétique qui intègre les énergies renouvelables en attendant de faire un choix du futur est le plaidoyer provisoire et réaliste, selon le Professeur Eric Prouzet de l’Institut de nanotechnologie de l’Université de Waterloo au Canada .
« Pour les pays en développement que pour ceux développés, rien n’est à négliger. Tout est à prendre en considération, car tout contribue pour l’heure à la solution », a fait remarquer M. Prouzet.
Festival international du Film Black de Montréal (22 septembre au 03 octobre 2010)
29 sept. 2010
A l’unisson
Godefroy Macaire CHABI
Jusque là dédié au cinéma caribéen, le Festival international du film haïtien qui devrait être à sa 6ème édition en 2010 s’est mué depuis le 22 septembre dernier en Festival international du Film Black de Montréal.
Les raisons sont assez simples et frappées d’un minimum de logique et de clarté. Pour les organisateurs en effet, le sentier était étroit car la version initiale du festival ne déroulait le tapis qu’aux films d’Haïti, les autres films malgré l’envie des réalisateurs de les y voir ne respectaient pas les critères géographiques imposés par le règlement. Que ne furent pas alors les frustrations de Fabienne Colas, Présidente du Festival face à ce qui s’assimile à du gâchis doublé d’injustice.
La 6ème édition vient alors corriger le tir.
Place au cinéma noir américain
Le cru semble tout de même intéressant : 128 films venus de 25 pays avec une brochette impressionnante de production noire américaine. Pas moins d’une soixantaine. Exemple-clé : sur 25 longs métrages de fiction, 11 proviennent des USA. Dans les autres catégories, il est facile de dénombrer une bonne cinquantaine de productions et coproductions noires américaines.
Ce phénomène, après toute analyse, semble normal et devra se confirmer pendant quelques années encore au regard de la récence et de la fraîcheur de l’ouverture de ce festival à l’ensemble des films black de la planète. Les choses mettront du temps à se mettre en place à ce niveau. La proximité géoculturelle de l’Amérique noire avec les Caraïbes semble se matérialiser dans cette course des premiers pour saisir l’opportunité de l’ouverture du festival.
Pour les réalisateurs africains, il y a encore de nombreuses places à gagner. Quelques films sud africains à l’image de Skin d’Anthony Fabian qui passe en tomber de rideau, Adera de Nega Tariku, des documentaires sur la lutte anti apartheid en Afrique du Sud, sur le génocide au Rwanda (par exemple « Mon voisin, mon tueur » de Anne Aghion), sur la culture Akan de Côte d’ivoire avec Jordi Esteva qui signe « Retour au pays des âmes » et plusieurs courts métrages venus d’Ouganda, Cameroun, Sénégal, Ghana, Mozambique.
En gala d’ouverture, un film tourné en Afrique par le néerlandais Jean Van de Velde, l’Armée silencieuse a suscité l’émoi en présence du réalisateur qui filme la réalité des enfants soldats.
Le festival des «Premières »
Dans le catalogue, pas moins d’une vingtaine de première internationale, canadienne et québécoise dont Disrupt de Jack Luracelli, Breaking up is hard to do de Tabari Sturdivant, Coming correct de Joseph Stovals, Aide-toi, le Ciel t’aidera de Francois Dupeyron pour nous en tenir là.
Cela offre du coup une occasion unique pour le public de les découvrir, car les chances réelles pour que ces films reviennent en salles sont extrêmement minces. Emile Castonguay, le responsable de la programmation en fait d’ailleurs pour cela l’édition la plus impressionnante et la plus époustouflante de l’histoire du festival.
Malgré une saison estivale riche en événements cinématographiques au Québec, une grande partie des films présentés n’ont pu y trouver une carrière. Cela souligne en même temps de plusieurs traits l’importance et la responsabilité que prend le Festival international du Film Black de Montréal d’être le porte flambeau et le porte étendard de l’ensemble de la filmographie black, là où elle dispose de très peu de places.
Politically incorrect
C’est comme cela que l’ont voulu les organisateurs de ce festival. Et ils voudraient qu’il en soit ainsi, « un reflet d’un cinéma qui ne cesse de bouger, un cinéma au pas avec les réalités actuelles d’un monde qui évolue si vite ». Fabienne Colas, la Présidente ne s’en est pas contentée. Elle pense que c’est l’occasion d’aborder des sujets et présenter des œuvres qui interpellent, qui provoquent, qui font sourire, qui laissent perplexe, qui font réfléchir et qui choquent ».
Et cela semble quand même bien parti vu le caractère polysémique et parfois fâcheux des problématiques abordées. Une liberté de ton qui n’aurait pas trouvé d’adeptes dans certains milieux encore fermés au débat sur le racisme, l’homosexualité, l’amour contre nature, la quête de l’acceptation, la liberté……
L’armée silencieuse, film de Jean Van de Velde (Hollande)
29 sept. 2010
« Appelez- moi Daddy » dans la violence
Godefroy Macaire CHABI
A vrai dire, en tant que critique du cinéma africain, j’ai toujours eu envie par moments de voir un autre cinéma à l’écran. Avec Jean Van de Velde, je peux dire que c’est fait. Pour tous ceux des cinéphiles qui n’ont aucun état d’âme face à l’horreur, il faudra y songer. Probablement, les réalités décrites n’ont pu donner un autre choix au réalisateur que celui de la violence.
Le contexte est quand même à préciser : l’Ouganda est en proie à la rébellion, et pour combattre les troupes régulières, les rebelles ont trouvé l’idée de puiser leurs combattants parmi les enfants captifs. Ceux-ci ont déjà tué leurs pères, ont vu leurs familles décimés par les attaques rebelles. Ils ont coupé des têtes et des bras sous la contrainte de l’assaillant. Retranchés dans la jungle sous le régime de terreur de Michel Obéké, ancien Ministre de la défense devenu patron de l’Armée sainte de libération nationale, ils sont de véritables machines à tuer. Sachant monter les kalachnikovs les yeux fermés, tirer des grenades sans pitié, ils sont le symbole d’une enfance poussée à la perdition hâtive. Leurs regards innocents sont aussi le témoin silencieux de la honteuse transaction entre le diamant et les armes au milieu de la jungle viabilisée.
Jean Van de Velde fait il autre chose que Jean Stéphane Sauvaire dans Johny Mad Dog et Newton Aduaka dans Ezra? Sur le fond, c’est très facile de répondre par la négative, même si d’un point de vue formel il peut être évident que dans l’armée silencieuse, les choses, ne serait-ce que sur le plan artistique et scénique, me semblent plus graves que dans les deux précédents films qui empruntent le même couloir.
Ce film semble tout simplement habité par l’envie de recréer une réalité à laquelle malheureusement l’humanité est habituée depuis plusieurs décennies déjà, rien qu’en regardant en direction de la Sierra Leone, du Liberia et tutti quanti. Mais le réalisateur pense, peut être, attirer plus l’attention vers son cinéma en se faisant grave, en forçant le trait et en élargissant l’horizon sur un secret de polichinelle. Avouons qu’il n’en avait pas besoin.
Le visage assombri par la peur, le désarroi et l’embarras des adolescents qui retrouvent malgré eux un nouveau papa, alors qu’ils ont déjà perdu les leurs suffisait. « Appelez-moi Daddy », martelait avec cynisme, le Chef rebelle, Obéké.
L’effet psychologique exercé sur sa « troupe » par ce dernier suffisait à lui seul pour rendre compte de l’univers mélodramatique de ces enfants et de l’injustice à laquelle ils étaient soumis.
Ce qui gêne dans ce cinéma, c’est l’impression que le téléspectateur a de confondre le vrai héros du film. Si l’obsession du réalisateur a été effectivement de s’apitoyer sur le sort des enfants, dont le petit Abu n’est que le prototype, il élargit trop l’entonnoir sur des personnages dont on ne peut dire s’ils sont des personnages centraux ou des personnages secondaires. Très peu de personnes ont fait de la figuration dans ce film, hormis le passage très éclair de l’épouse de Edouard, le restaurateur blanc, lui-même logé au centre du scénario pour finir par servir de fil rouge.
Peut être le réalisateur a-t-il éprouvé de la difficulté à se détacher de lui-même, de sa propre personnalité et a essayé assez subtilement de nous ramener vers l’étiquette du blanc, sauveur du noir.
Edouard n’a-t-il pas réussi là ou même le pouvoir africain a échoué en sauvant in extremis Abu qui avait plus sa place au milieu des siens que dans la jungle ou son seul langage était celui des armes?
Le film par moments questionne, responsabilise, montre la nécessité de l’action versus le silence coupable qui caractérise les acteurs locaux. Edouard est le viatique qui incarne ce besoin de lutte et de renaissance.
Pour violent qu’il puisse paraître, on n’a pas à trop s’en plaindre, l’Armée silencieuse, comme film semble quand même promis à un bel avenir. Il n’est pas exclut qu’il soit nominé aux Oscars 2010.