Claire Prigent
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Curieuse, passionnée et dotée d'une grande adaptabilité, je cherche l'entreprise qui saura m'offrir le cadre idéal pour mettre à profit mes compétences et continuer d'apprendre et de renforcer mes aptitudes.Blog
Présentation Soutenance de Mémoire
11/07/2010
Présentation
10/07/2010
École des hautes études en sciences de l'information et de la communication
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)
MASTER 1re année
Mention : Information et Communication
Spécialité : Management de
Option : Magistère de Communication
« LE MOUVEMENT TRANCE, ENTRE NON VERBAL ET METADISCOURS, DYNAMIQUES D’UNE SUBCULTURE MODERNE »
préparé sous la direction du Professeur Véronique RICHARD
Rapporteur universitaire: Emmanuelle Lallement
Rapporteur professionnel: Antoine Calvino
Nom et prénom : Prigent Claire
Promotion : 2008-2011
Soutenu le : 6 juillet 2010
Note au mémoire : 15/20
Remerciements
10/07/2010
Au Celsa et son équipe
Je remercie le Celsa, mon école, sans qui je n’aurais peut-être pas eu l’occasion de m’atteler à ce travail de recherche et d’analyse sur la trance. Grâce à l’enseignement que j’y ai reçu, j’ai pu porter un nouveau regard sur un mouvement qui me tenait à cœur et dont je n’avais qu’une approche sensible. Ainsi, j’ai pu mettre à distance mon vécu, mettre en perspective les discours et les apparences afin d’acquérir une connaissance plus critique et scientifique de ce qu’est vraiment ce mouvement.
A mes rapporteurs de mémoire
Je tiens à remercier tout particulièrement Emmanuelle Lallement, mon rapporteur universitaire, et Antoine Calvino, qui a accepté d’être mon rapporteur professionnel. Merci à eux pour leur sympathie, leur disponibilité, leur écoute, leur confiance et leurs encouragements ainsi que leurs conseils tant sur la forme que sur le fond. Ils ont su me guider et me faire profiter de leur expérience professionnelle afin de m’aider dans l’élaboration du mémoire.
A toute la communauté trance, spécifiquement du forum Trance-Goa
Merci à eux, car sans eux, ce mémoire n’aurait jamais vu le jour et je n’aurais sûrement jamais connu la trance comme je la connais aujourd’hui. Toujours disponibles, soucieux de répondre à mes questions depuis toujours, j’ai trouvé auprès d’eux une solidarité et une cordialité peu communes.
Plus spécialement pour mon mémoire, ils ont été nombreux à manifester un réel intérêt et un réel enthousiasme, me proposant leur aide, participant à mes recherches par un apport massif en références de sites Internet et documentaires vidéos, de textes et de témoignages personnels, ils ont été ma principale source d’informations.
Un immense merci et toute ma reconnaissance à Dourga, qui, plus que tous les autres, s’est investie dans des recherches approfondies afin de m’aider dans mon travail et de me faire profiter de sa passion et de son vécu. Elle a mis à ma disposition une véritable mine d’or d’informations. Merci pour son enthousiasme, sa confiance, et son aide inestimable.
Un grand merci également à Boudhinette des Psychedelic Nurses. Ce fut une magnifique rencontre : 2h de pure bonheur à écouter raconter ce qui pour moi, jusqu’à présent, n’avait été qu’un mythe. Goa, les hippies, les débuts de la trance… C’est très certainement grâce à cette interview et à ce mémoire, menés ensemble, que j’ai pu me réconcilier avec ma passion de jeunesse : dépasser les illusions et effleurer la substance insaisissable du mouvement, réussir de nouveau à ce dire « ça me passionne et ce n’est pas pour rien ». Merci également à Pierre pour ses réponses à mes nombreuses questions.
Une pensée toute particulières à mes contacts du milieu, compagnons de fête, amis et autres: Robin, Loïc et Machine des Morning Vibration, Max et les têtes croisées à l’Arcadia de la Goache Family, Remy de StereOrganic, Rackam de Gaia Concept, Will de Shiva Concept, Shag, Lomik, Nimut, Lotran, Psychotrop, Miss Tick des 7th Sky qui furent ma première communauté d’adoption, les acteurs de ma toute première soirée trance, Gaian, Ligoche, Lipo, Fred, Philibert, et tous les autres du forum.
Enfin, je dédie ce mémoire à Dragonhunter. Il est de ces personnes qui changent votre vie et disparaisse. A celui que j’ai toujours considéré comme mon mentor dans la trance, celui qui m’a tout appris, celui qui m’a trouvé une marraine pour ma première teuf parisienne, celui croisé par hasard sur Andromeda à 10h du matin, en Hongrie, lors de l’Ozora festival 2008. A celui à qui j’avais promis que ce n’était pas parce que j’avais choisit une voie différente de la sienne que j’oublierais ce qu’il m’avait enseigné. A toi Christophe, où que tu sois.
A Matthieu
Pour le numéro de Trax qui m’a menée jusqu’à mon rapporteur professionnel et pour avoir été l’acolyte de mes plus belles expériences trance : Ozora 2008, Arcadia 2009. A nos aventures, à nos rêves alternatifs, aux aléas de la vie. « Rendre à César ce qui est à César ».
A ma famille d’adoption italienne
Lucia, Marco, Luca et Giulio sans qui mes conditions de travail n’auraient certainement pas été ce qu’elles ont été. Merci pour Internet, les soirées d’interviews jusqu’à 23h, et les petites douceurs préparées à l’avance par Lucia en prévision de ma journée studieuse.
Au Derby bar et son équipe
Sans leur gentillesse, leurs sourires, leurs petits déjeuners à 1,80 et leurs commentaires footballistiques et interculturels, c’est sûr, je n’aurais pas survécu à la phase de rédaction. Merci à eux.
Avant- Propos
10/07/2010
AVANT-PROPOS
« Le problème est que ce soir je veux savoir, si t'existes bien, Toi la musique; si seule tu réussiras à me persuader de quelque pouvoir sur moi. Comprendre à quel point je t'aime, comprendre cet appel, ce besoin de t'entendre, comprendre s'il y a un sens à cette réunion d'anonymes, comprendre si tout ça existe bien... Ce soir ma jolie, ma musique, mon amour, t'es toute seule et moi aussi. Rien ne me boostera le corps, rien ne viendra t'enjoliver. Défi à notre amour, va falloir cracher ses tripes. Et moi, corps nu, chaire fraîche je t'attends déjà. »
Sophie Bernard, directrice de Technopol[1]
Comprendre, voilà l’objectif personnel de ce mémoire, comprendre pourquoi ça marche, comment c’est possible, comment ça résiste. Mais aussi, faire découvrir, comprendre pour mieux expliquer, comprendre pour mieux transmettre, pour mieux dire le mouvement trance.
15 ans et l’enthousiasme des premiers contacts avec la techno, c’est un professeur de physique chimie qui me glisse un CD en me disant « Ecoute, tu vas voir, ça, c’est de la vraie musique électronique.» : Astral Projection, « Trust in Trance ». A la première écoute, ça me semble plus bizarre qu’autre chose : pas de paroles, une musique très répétitive, des sons distordus. Ce n’est qu’une fois le CD écouté au casque, allongée sur mon lit, les yeux fermés, que j’ai découvert le pouvoir évocateur de la trance: des images, des paysages, des sensations… comme si la simple audition de la musique suffisait à débrider l’imagination, à me porter ailleurs.
C’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser à la trance. Déjà fascinée par l’histoire des hippies, j’ai très vite adhéré à l’imaginaire tranceux, me passionnant pour ses multiples références spirituelles, symboliques et idéologiques. De discussions en visionnage de vidéos, de vidéos en écoutes de musiques, de musiques en rencontres, et me voilà partie pour ma première soirée trance : hiver 2004, la péniche du Batofar à Paris, soirée Trance Embarquement. C’est cette expérience qui revient le plus souvent lorsque je dois expliquer ce qu’est la trance, pourquoi ça me plait, pourquoi, selon moi, ce mouvement se distingue des autres. Au-delà d’être une musique qui fait voyager l’esprit, c’est une musique qui rassemble : des minijupes et hauts talons, des costumes cravates, des dreads et des baggys, du fluo un peu partout et puis, plein de gens normaux. Ce qui me semble le plus précieux, ce sont les sourires. On est peut-être tous entassés au Batofar avec le chauffage alors qu’il fait déjà une chaleur insoutenable, mais on sourit, parce qu’on est heureux d’être ensemble, parce qu’on est heureux d’être là pour apprécier le son, partir un peu dans sa bulle, revenir, et voir qu’autour de soi les autres font et ressentent la même chose.
Je ne pouvais pas garder une telle expérience pour moi. Le processus s’est donc enclenché : transmettre ce que l’on m’avait appris, faire découvrir ce qu’on m’avait fait découvrir parce que, quand on est passionné, l’important est de communiquer les raisons de notre enthousiasme. C’est pourquoi, dès le lycée, j’ai choisi une problématique en lien avec le mouvement trance pour mon TPE[2]. Mais manque de temps, manque d’outils, manque d’esprit d’analyse, le résultat est resté insuffisant, je n’avais pas réussi à faire comprendre à mes professeurs la particularité de ce mouvement, au-delà des préjugés : « ce ne sont que des petits fils de bourgeois qui font mumuse avec leurs ordinateurs en prenant de la drogue », conclut ma professeur à la fin de la présentation de mon travail.
Pour moi, ce mémoire était donc l’occasion de prendre une revanche, mais également de faire le deuil d’une désillusion. Le mouvement trance, dans lequel je pensais avoir trouvé une communauté idéale, sculptée de valeurs utopistes, s’est en fait avéré être un microcosme comme tous les autres: constitué de son lot de fous, de méchants, d’égocentriques, d’autoritaires, d’indifférents... Ce rapport à la drogue qui me semblait être plus sain qu’ailleurs parce que plus spirituel, et que, dans tous les cas, je ne voyais que très peu, a commencé à se montrer davantage : les teufeurs étaient en fait des gens comme les autres, avec leur part de complexes, de problèmes, de dérives et leur part d’échappatoires artificielles. J’avais plongé tête la première dans l’illusion trance, j’en suis ressortie de façon tout aussi extrême, déçue, mais sans avoir compris.
Mes motivations
C’est pourquoi, à travers ce travail d’étude et de recherche, j’espère, au-delà du fait d’ouvrir une fenêtre théorique vers un mouvement méconnu, inviter à porter un regard scientifique et objectif sur ce milieu. Je ne pense pas être la seule à m’être éloignée du mouvement trance suite à une déception, ni à m’être interrogée sur le mouvement sans trouver des réponses précises. Il est difficile de nos jours de s’astreindre à un travail de recherche comme celui que j’ai effectué par simple rigueur intellectuelle. De là, j’espère que ce mémoire sera donc peut-être une première pierre à la théorisation du mouvement trance, invitant d’autres après moi à s’interroger sur la spécificité des ses dynamiques. En rééquilibrant un peu la balance avec les sources scientifiques qui existent sur le mouvement des raves et free parties, cela permettrait de voir émerger au sein du mouvement trance des auteurs, des intellectuels de référence susceptibles d’ouvrir une fenêtre sur les merveilles de ce mouvement.
[1] Sophie BERNARD. « Hardcorps ». Intervention pour le Gremes du 6 avril 2004. URL : http://www.ceaq-sorbonne.org/node.php?id=1046&elementid=688
[2] TPE : Travail Personnel Encadré, est un travail de groupe obligatoire qui consiste à préparer les lycéens aux travails de groupe de l’université en alliant deux matières afin de réaliser un travail de recherche sur un thème choisit.
Sommaire
10/07/2010
REMERCIEMENTS
AVANT-PROPOS
SOMMAIRE
INTRODUCTION
I – LA TRANCE, DE LA MUSIQUE AU MOUVEMENT : NAISSANCE D’UNE SUBCULTURE ENTRE HERITAGE ET MODERNITE
1. Naissance d’une subculture
1.1 De Détroit à la Grande Bretagne : la naissance de la musique techno
1.2 Le métissage de Goa : des hippies aux tranceux
1.3 La trance aujourd’hui : situation actuelle du mouvement
2. Pourquoi le mouvement fait-il peur : des causes de la stigmatisation
2.1. La méconnaissance : un amalgame qui dessert l’image publique du mouvement
2.2. Les préjugés : un espace temps du festif appréhendé avant tout comme lieux de débordement et de passage à l’acte transgressif
3. La Grande Légende d’une utopie moderne
3.1 Héritage idéologique : les valeurs hippies remises au goût du jour
3.2 Un mode de vie alternatif
3.3 L’espace de la fête trance comme lieu d’expérimentation d’un Autrement
II – TRANCE ET SOCIETE : COMMENT LE MOUVEMENT SE RACONTE A LUI-MÊME ET AUX AUTRES. DEFINITION ET PERSPECTIVES.
1. Entre non verbal et métadiscours, le défi de la définition
1.1 La place du non verbal : entre syntonie et retour du religieux comme liant social
1.2 Au milieu du silence, les métadiscours comme symptôme d’une vérité plurielle
2. Une diversité des moyens de communication à l’image du mouvement
2.1 En sous-terrain, les moyens de communication communautaire
2.2 Internet, l’information cachée sur la place publique
2.3 L’exploitation de moyens de communication de masse pour un désenclavement du mouvement : l’exemple de la Technoparade
3. L’évolution du mouvement : perspectives pour une subculture moderne
3.1 Identité plurielle et stratégie plurielle : entre repli underground et démocratisation
3.2 Délitement et détournement, les risques de l’évolution pour la subculture trance
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
ANNEXES
RESUME
MOTS CLEFS
Introduction
10/07/2010
INTRODUCTION
Constitution du sujet d’étude
Après constitution et digestion d’une bibliographie riche, nous avons commencé par procéder à une interrogation directe et informelle des membres du forum Trance-Goa.org afin de mettre à l’épreuve des premières pistes de reflexion : peut-on parler de « mouvement » trance ? Qu’est-ce qu’un tranceux ? Qu’elles sont ses valeurs ?
C’est ainsi que nous avons pu constater la diversité des discours et conclu à l’existence d’une richesse des métadiscours laissant présager une analyse intéressante afin de distinguer nature et réalité du mouvement d’une part et légendes et mythes fondateurs d’autre part. Nous nous sommes donc interrogés sur les origines du mouvement afin de voir si, oui ou non, il existait bien une subculture à part entière, avec une histoire, des valeurs, des codes ou si le mouvement tranceux n’était bel et bien qu’un rassemblement de jeunes bourgeois occidentaux se racontant des histoires sur un paradis perdu, quelque part en Inde.
Méthodologie et sources
Pour mener à bien ce travail de recherche, nous avons procédé avant tout à une lecture massive de publications théoriques sur le mouvement techno. Pour cela, les ouvrages proposés par les membres du Gremes ont été d’une très grande utilité et se sont avérés très riches en enseignements, même s’il nous a fallu sans cesse adapter les analyses menées en fonction des spécificités propres au mouvement trance.
Parallèlement, nous nous sommes beaucoup référés au forum Trance-Goa.org, qui s’est avéré une véritable mine d’or pour tout ce qui relève du métadiscours, mais également, pour avoir accès à certains membres du mouvement, des « anciens », ayant vécu Goa, des organisateurs mais également des « petits jeunes », qui ont pu nous faire profiter de leurs témoignages de première soirée, ou bien de leur actuelle perception du mouvement. Nous avons ainsi pu mettre en perspective les différentes versions énoncées sur le forum, porter un œil scientifique sur des discours ordinaires afin d’en extraire un suc fertile pour notre étude.
Grâce au forum, nous avons également eu accès à une multitude de sources Internet. Documentaires vidéos, thèses en anglais, sites officiels d’acteurs importants du mouvement (tel que Goa Gill) ou bien encore, à des travaux de contextualisation historique du mouvement. En croisant ces diverses sources, nous avons pu reconstituer la mythologie technoïde et distinguer peu à peu la vérité factuelle de l’imaginaire légendaire. C’est aussi à partir d’Internet que nous avons rassemblé la matière pour la recherche : flyers, dossiers de presse, articles, afin d’étudier l’image publique du mouvement trance et ses moyens de communications, mais aussi, témoignages et interviews, afin de faire émerger une approche plus socio-ethnologique de cette subculture.
Plan, hypothèses et problématiques
Au cours de ce mémoire, nous verrons en quoi le mouvement trance est une déclinaison spécifique des caractéristiques propres aux subcultures modernes. Nous montrerons que la particularité du mouvement se révèle principalement par l’existence de nombreuses ambivalences et paradoxes, aussi bien au niveau identitaire que communicationnel, laissant entrevoir une tension stratégique en ce qui concerne les perspectives d’évolutions du mouvement.
Plusieurs étapes dans le cheminement de notre réflexion pour vérifier ces hypothèses que nous venons d’énoncer. Tout d’abord, nous interroger sur la naissance de la subculture trance : dans quel contexte historique, géographique et social est-elle apparue ? Où est né le mouvement ? Qu’elles sont ses filiations musicales et sociales ?
Nous verrons donc comment tout commence dans les années ’80, avec la naissance de la techno à Détroit, aux Etats-Unis. S’en suit une exportation du phénomène en Grande-Bretagne d’où il va prendre peu à peu une dimension internationale. Cependant, c’est à Goa, au nord de l’Inde, qu’est signé l’acte de naissance de notre objet d’étude, lorsque la musique techno va venir se mêler au rassemblement de toutes les musiques psychédéliques du monde et laisser apparaître la « Special Music », qui sera successivement renommé « Trance Dance » et « Goa Trance ». Nous effectuerons alors un bref bilan de la situation actuelle du mouvement Trance à travers le monde, ses amateurs, ses lieux de diffusion, de réception et d’influence.
Ensuite, après cette contextualisation, nous interrogerons plus précisément les spécificités du mouvement trance, celles qui le distinguent d’autres subcultures techno, comme l’héritage des valeurs hippies ou un mode de vie alternatif particulier. A travers cette analyse, nous verrons s’il est justifié de considérer que le mouvement trance est porteur d’une forme d’utopie moderne.
Enfin, nous verrons en quoi les préjugés, rumeurs et malentendus au sujet de la subculture technoïde entrent en conflit avec la volonté de certains acteurs d’institutionnaliser les évènements liés au mouvement. Musique de sauvage, « boum boum », musique de drogués, jeunes désocialisés, violence, insécurité… L’espace de la fête trance, comme les autres espaces d’expression de la musique électronique, est encore trop souvent assimilé à une plaque tournante de la drogue, à un lieu de dérives et de perversions. Après avoir identifié les ressorts de cette défiance, nous tenterons de définir si elle est oui ou non justifiée et pourquoi.
Après ce tour d’horizon du mouvement Trance, nous entrerons de façon plus approfondie dans l’analyse des interactions interpersonnelles afin d’étudier les caractéristiques communicationnelles du mouvement. En effet, si l’espace de la fête techno est considéré comme un espace sans parole, il n’est pas pour autant un espace sans communication. Nous verrons alors en quoi on peut parler de communauté, de lien social, et même d’une socialisation d’un genre nouveau malgré le mutisme apparent de ses participants.
Nous déplacerons ensuite notre regard vers l’extérieur du microcosme tranceux afin d’en analyser les discours : quelle est l’image du mouvement, quelle image veut-on lui donner? Peut-on apporter une définition précise de ce qu’est un tranceux ? De ce qu’est le mouvement trance ? Existe-t-il d’ailleurs un mouvement trance ? Il semblerait que les discours se multiplient et se contredisent, pourtant on constate bien l’existence d’un rassemblement de personnes autour d’un intérêt commun. Sans se hasarder pour autant à une dissociation du faux et du vrai, nous tenterons de faire émerger une définition en harmonique obtenue suite à l’analyse de l’ensemble des métadiscours.
Nous verrons alors comment cette diversité des discours donne lieu à une diversité des moyens de communication utilisés, déclinant chacun une potentielle identité du mouvement, induisant de fait une stratégie d’évolution particulière. Le mouvement trance semble pris depuis plusieurs années entre une volonté de repli underground et une volonté d’ouverture, de démocratisation. Après définition de ces termes, nous étudierons comment ces deux dynamiques se traduisent à travers l’utilisation des moyens de communication, donnant ainsi lieu à plusieurs pronostiques sur l’avenir du mouvement.
A travers cette étude, nous tenterons donc de relever le défi de la définition d’une subculture moderne, celle de la Trance.
I - 1.1 De Détroit à la Grande-Bretagne: naissance de la musique techno
10/07/2010
1. Naissance d’une subculture
Il nous a semblé indispensable d’effectuer un retour en arrière sur les origines du mouvement Techno, puis sur le berceau indien de la Trance afin de bien identifier quelles dynamiques sous-tendent le mouvement. D’où vient-il ? Quelles évolutions musicales et sociales ont permis l’explosion de cette subculture hors du commun? Nous dresserons ensuite un bref bilan de la situation du mouvement aujourd’hui afin de définir et contextualiser notre sujet avant de passer à son analyse.
1.1 De Détroit à la Grande Bretagne : la naissance de la musique techno
C’est à Détroit, dans les années 80 qu’apparaît la musique « techno ». Née de la lassitude des DJs à n’être que des passeurs de disques et de l’apparition des nouvelles machines, la musique techno semble reprendre les rumeurs de l’âge d’or de l’ancienne cité industrielle à coup de « boumboum ». Tout d’abord principalement écoutée dans les clubs gays, elle va peu à peu gagner en notoriété jusqu’à la création du premier label indépendant de musique Techno, Underground Resistance, créé en 1989 sur le modèle de la Mowtown, label alternatif à l’époque car produisant essentiellement de la musique noire.
Si c’est aux Etats Unis que commence le phénomène, c’est au Royaume Unis qu’il va connaître son plus gros succès. Les premiers vynils techno arrivent dans les années ’80 et c’est l’explosion. Une « bombe »[1], qui va conquérir toute l’Angleterre en moins de trois mois. Alors sous le gouvernement de la Dame de Fer, Madame Thatcher, la jeunesse britannique a besoin d’évasion, d’oublier le quotidien des villes sinistrées par la désindustrialisation. Or comme l’explique Laurent Garnier, célèbre DJ parisien, dans son autobiographie : « Même si tout autour un vent de modernité soufflait force 4, les lois anglaises ne changeaient pas et ordonnaient toujours la fermeture des clubs à 2 heures. (…) le public, conscient que les aiguilles tournaient, prenait tout, danse, drogue, plaisir, de façon boulimique. » [2].
On peut considérer que c’est de là que va vraiment naître la subculture techno, de la migration des danseurs vers des lieux abandonnés (hangars, usines, entrepôts désaffectés…) pour continuer la fête encore, et encore, des heures durant. Après les entrepôts, ce furent au tour des landes et des champs d’être pris d’assaut pour accueillir la foule des fêtards, toujours plus nombreux.
Déjà, la fête techno ne ressemblait plus à n’importe qu’elle fête, c’était l’incarnation de la fête au sens métaphysique du terme[3]. Pendant longtemps, on allait en soirée sans se préoccuper de quel artiste jouait. L’évènement se concentrait dans le rassemblement de la foule face au totem du mur d’enceinte. Oubliées les idoles du mouvement rock, le seul culte possible était le culte du son, celui de son effet sur le corps et le groupe. Comme en témoigne Jérôme Pacman, DJ parisien : « ça véhicule les valeurs traditionnelles, que tout le monde finalement a en soi, de liberté, de pensée, d’imaginer, de tout, de créer, de confiance en soi, d’aimer biensûr, mais évidemment !!»[4]
C’est là que réside une des différences fondamentales entre les soirées techno et les soirées traditionnelles en club : les fêtards ne viennent pas pour observer ou être vus ni pour séduire. Le ressenti hormonal, l’intensité de l’effort dans la danse provoque une diminution de la libido qui place le technoïste[5] dans un rapport physiologique à son corps et au corps de l’autre où le contact se fait au-delà des mots : simplement apprécier le moment présent entouré de gens qui partagent le même état d’esprit. Sebastian alias 69 DB explique pour le documentaire Techno Story la nouveauté des fêtes techno : « C’était un mélange de tout, tout le monde se retrouvait dans les fêtes. Les gens venaient du rock, du hip hop, du reggae, de la house, on s’en foutait. Soudain, ton origine n’avait plus d’importance, d’où que tu viennes tu étais accepté. Et pendant un cours instant, tous les masques que nous mettions en avant, et derrière lesquels nous nous cachions du genre « je suis ci », « je suis ça », sont tout simplement tombés. Tu étais au milieu d’une fête et on venait vers toi pour te dire « Je t’aime ! Ecoute ! Eveille toi ! ». » [6]
En 1994, la loi sur l’interdiction des raves en Grande Bretagne provoque l’exode des teufeurs[7]. C’est à partir de là qu’on va voir apparaître le premier phénomène important de travellers electro : les personnes se constituaient en tribus, emportaient avec eux le matériel de sonorisation (appelé sound system[8]) dans des camions et partaient ensemble sur les routes pour organiser des fêtes et faire partager leur passion avec un seul mot d’ordre : ne jamais éteindre le son. On parle alors de l’âge d’or de la techno, époque que tout technoïste a en mémoire : les cortèges infinis de voiture pour se rendre au lieu secrète de la fête, les heures d’errances en quête du son, les jeux de piste des organisateurs avec la police, le raz de marée de l’ecstasy et autres drogues en tout genre, tout cet imaginaire tant repris dans des films tels que Human Traffic ou 4 garçons plein d’avenir[9].
Sur le continent, le Mur de Berlin est tombé, l’URSS a disparu, et la jeunesse cherche une musique capable de rendre compte de ce vent de liberté, de ces nouveaux possibles qui s’offrent à elle. On peut ainsi analyser le succès de la techno : la rencontre entre une musique et une génération qui s’y reconnaît.
Sebastian témoigne : « Comme on faisait tous partie d’un même mouvement, il suffisait d’une nuit pour que les perspectives et les façons de penser des gens se modifient tellement l’ampleur du phénomène était importante. Tu sais, c’était pas juste une nouvelle drogue et aussi une nouvelle musique, tout le monde devenait sympa, tout le monde devenait gentil et parlait de la vie et de ce que c’était. Mais ça allait encore plus loin car on arrêtait pas de danser sur cette musique répétitive qui nous faisait entrer en transe pour la première fois. » [10]
En effet, la musique techno assiste à l’abolition de tous les murs. Skins et noirs, punks et bourgeois dansent ensemble sur la même musique. Le mouvement établit des liens à travers toute l’Europe parce que les amis qu’on se fait en soirée, sont des personnes qui viennent de toute l’Europe. La fête devient prétexte à voyage. Les technoïdes feront facilement entre 300 et 500 kilomètres, voire plus, pour passer la frontière et se rendre dans une soirée en Belgique, en Allemagne ou simplement dans une autre ville. Ainsi commence à se constituer la communauté internationale des technoïdes.
C’est toute cette dynamique, entre importance du voyage, envie de faire découvrir, nouveaux liens internationaux, qui va donner lieu à la rencontre de la techno et de l’un des derniers grands bastions hippies : Goa, ou le berceau de la Trance.
[1] Laurent GARNIER, 2min54, dans Techno Story – l’Age d’or, un documentaire de la chaîne Histoire, 2004
[2] L. GARNIER & D. BRUN-LAMBERT. Electrochoc. Paris : Flammarion, 2003, p.54 cité par Lionel POURTAU. Techno : voyage au cœur des nouvelles communautés festives. Paris : CNRS éditions, 2009, p.24.
[3] Sylvain DESMILLE, historien et anthropologue, 1min58, Techno Story – l’Age d’or, documentaire de la chaîne Histoire, 2004
[4] Jérôme Pacman, DJ parisien. Techno Story – Le Temps des Raves, documentaire de la chaîne Histoire, 2004
[5] Technoïste, Cf. Annexe 0 : Glossaire
[6] Sebastian, 3min24, Techno Story – Le Temps des Raves, documentaire de la chaîne Histoire, 2004
[7] Teufeur, Cf. Annexe O : Glossaire
[8] Sound System, Cf. Annexe O : Glossaire
[9] Human Traffic réalisé par Justin Kerrigan, 1999, 4 garçons plein d’avenir réalisé par Jean-Paul lilienfeld, 1997
[10] Sebastian, 12min, Techno Story –Le Temps des Raves, documentaire de la chaîne Histoire, 2004
I - 1.2: Le métissage de Goa: des hippies aux tranceux
10/07/2010
1.2: Le métissage de Goa: des hippies aux tranceux
Après l’eldorado de Katmandou, les hippies en quête de sensations authentiques se laissent rapidement séduire par les plages paradisiaques de Goa, en Inde. Le cadre idyllique, naturel, le faible coût de la vie, la facilité d’accès à la marijuana et l’ensemble de la culture et de la spiritualité indienne, tout concorde à la création d’une nouvelle Mecque utopiste et idéaliste. Peu à peu, certains d’entre eux vont décider de s’établir définitivement : c’est le début de la constitution de la communauté hippie de Goa.
Pendant les années soixante-dix, le répertoire musical des DJs de Goa était principalement constitué du rock psychédélique du moment. C’est en 1983, avec l’arrivée de deux DJs français, Laurent et Fred Disko, suivis de près par Goa Gill, que commencèrent les Full Moon Parties qui alternaient prestation de groupes en live et DJs qui, fatigués de jouer un mélange de rock/fusion/reggae commencèrent à passer de l’electrobeat venu d’Europe. Cependant, au début, ces nouveaux sons n’étaient que peu appréciés des hippies. C’est grâce à Laurent que cette musique acide et électrique pris un aspect plus futuriste et planant. C’est ainsi que ce mélange de toutes les musiques les plus hallucinantes du monde devint la mélodie officielle de la communauté hippie de Goa appelée alors « special music ». Comme les morceaux étaient souvent trop courts, les DJs les manipulaient afin de faire danser la foule tout au long de la nuit créant un style d’un genre nouveau et c’est à l’aube des années 1985 que cette musique devint principalement électronique.
Ce phénomène eut un grand impact sur les travellers du monde entier. Les DJs de Goa étaient désormais davantage considérés comme des shamans modernes entraînant la foule des danseurs dans un voyage spirituel guidé par la musique et les effets des drogues psychédéliques. Peu à peu la « special music » devient « trance dance » justement pour signifier les états de transe provoqué par la musique en coïncidence avec les drogues consommées.[2]
Pendant ce temps, la jeunesse israélienne et japonaise découvre Goa, la presse anglaise branchée et la télévision commencent à parler de ces fêtes du bout du monde. Parallèlement des DJs comme Fred Disko ou Ray Castle exportent les fêtes Trance Goa à travers le monde. Dès lors, ce ne furent plus deux cents personnes qui assistaient aux soirées mais mille cinq cents, tant et si bien qu’en 1997, le nombre de touristes à Goa surpassa le nombre d’habitants. Goa se transformait peu à peu en une nouvelle Ibiza : de jeunes clubbers occidentaux, singeant les hippies des années 1960, de plus en plus arrogants avec la population locale, qui ne se préoccupaient pas plus de la culture et de la spiritualité indienne que du respect de l’environnement. En 2000, l’ecstasy devient la première drogue de Goa. Comme l’explique Goa Gill : « Nous étions venus il y a si longtemps, arrivés ici après à la fin de routes sales et de plages désertes. C’était pour nous comme le bout du monde. Et maintenant, le monde entier est à notre porte »[3], « Ca a été le début de la fin. Des milliers de gens venaient quelques jours et repartaient, on perdait la convivialité des fêtes entre amis. Au bout d’un moment, les femmes ne pouvaient même plus se balader sans danger la nuit tombée. Il y avait des fêtes quasiment tous les soirs, n’importe où, sans aucun respect du voisinage»[4].
Politiquement, la situation devint de plus en plus difficile. Il n’était plus question de quelques va nu pieds dansant sur une plage déserte, mais de la transformation de Goa en paradis mondial de la drogue. Les premières frictions eurent lieu dans les années 80. Les raids de la police durant les soirées se firent de plus en plus fréquents. Par ailleurs, les autorités étaient sujettes à toujours plus de pression de la part des écologistes qui désiraient l’interdiction définitive des raves à cause des dommages irréversibles qu’elles causaient aux plages et aux forêts ainsi qu’à cause de la pollution sonore. La Court Suprême indienne finit par leur donner raison en imposant à la musiques des soirées en extérieur de ne pas dépasser 45 decibels. En 2002, il ne fut plus du tout possible d’organiser des fêtes : plus un bruit après 22h. [5]
Peu à peu, les hippies modernes se sont alors dirigés vers de nouveaux paradis du bout du monde, en quête de l’esprit originel des fêtes de Goa : sur les plages du Brésil, dans les forêts thaïlandaises, au milieu du désert marocain ou dans les plaines verdoyantes de l’Europe de l’Est.
[1] D’après le travail mis à disposition par Jeff et cautionné par le label Flying Rhino Record. The Original scene : Goa o how hippies discovered EDM, URL: http://pagesperso-orange.fr/psychedelic_trance/psy_history_part1.htm et l’article d’Antoine CALVINO. « Derniers feux à Goa ». Trax, février 2010.
[2] Eric BOUTOUYRIE. « Les parties pyschedelic trance : une utopie dansée ». D’après une conférence donnée en juin 2005 à l’Université de Paris V à l’initiative du Gremes.
[3] D’après le travail mis à disposition par Jeff et cautionné par le label Flying Rhino Record, The Original scene : Goa o how hippies discovered EDM, op. cit.
[4] Antoine CALVINO. « Derniers feux à Goa », op. cit.
[5] Cf. annexe 2: Eléments de chronologique sur Goa.
I - 1.3 La trance aujourd'hui: situation actuelle du mouvement
10/07/2010
Actuellement du point de vue strictement musical, comme l’explique Antoine Calvino dans son article Trance Mutation[1], la musique Trance se caractérise par un son 4x4 (quatre fois quatre temps) et des sonorités synthétiques incontestablement contemporaines même si des instruments ancestraux sont parfois utilisés. Elle fut renommée Goa Trance dans les années 92 - 93 lorsque des artistes comme Hallucinogen, TIP, Total Eclipse et Astral Projection lui apportent un aspect plus psychédélique inspiré par les effets des drogues hallucinogènes. Elle est alors constituée d’un son acide, de mélodies planantes, d’un déroulé très fluide, d’une ligne de basses ronflantes et d’un pied linéaire ponctué par une multitude de breaks[2] et de roulements de caisse claire. Cependant, d’autres sources[3] indiquent que c’est principalement aux promoteurs de labels londoniens que l’on doit cette nouvelle appellation, avec tout ce que cela implique de visées marketing. En effet, si Goa a bel et bien vu apparaître une nouvelle pratique festive, la musique Trance quant à elle, est née dans les grandes capitales européennes avec comme seul lieu de diffusion massive Goa. D’où cette assimilation entre un lieu et une musique qui va, comme nous allons le voir, alimenter tout un imaginaire au sein du mouvement.
Antoine Calvino décrit également dans son article une évolution plus récente : trois styles majeurs qui se démarquent au sein de la Trance et qui s’inscrivent en correspondance avec trois moments distincts de la fête.
En pleine nuit, on aura de la psyche, une musique assez dure, aux mélodies relativement sobres nourries de sons acid agressifs qui permet de transporter les teufeurs au cœur de l’énergie de la musique. Au lever du jour, on bascule vers une musique plus apte à transporter les esprits, la full on, avec un tempo légèrement accéléré, des mélodies omniprésentes, des breaks regorgeant d’arpèges, le style le plus proche de la special music de Goa, pensée pour le voyage spirituel. L’après-midi est dédié à un troisième genre, plus récent, la progressive. Un tempo ralenti ce coup-ci, avec des mélodies qui laissent place à de longues nappes planantes qui permettent de préserver le danseur dans un état de transe plus calme mais plus intense. Parallèlement, un autre genre de Trance, l’ambient, qui s’écoute dans l’espace de repos du même nom. Proche de musiques d’ambiance plus répandues comme la musique lounge, le chill-out renoue avec les musiques primitives en recourant à des percussions, didgeridoos, flûtes et autres instruments traditionnels. Elle a pour principal but d’accompagner le danseur vers la sortie de son voyage.
D’un point de vue social, de nos jours, les tranceux sont éloignés de l’image des jeunes désoeuvrés des débuts de la techno. Principalement issus des classes moyennes et supérieures[4], on retrouve dans les soirées trance les caractéristiques d’un milieu qu’on pourrait qualifier de « bobo » : on se regroupe dans un lieu désert en pleine nature mais à l’autre bout du monde, on fait l’expérience ponctuelle d’un mode de vie alternatif, mais en payant 180€[5]. Comme l’explique Eric Boutouyrie, les rassemblements Trance sont des lieux où vont se côtoyer les contradictions les plus extrêmes, c'est-à-dire, où vont s’alterner modes de vie primitifs et hypermodernes : on mange avec les mains, on marche pieds nus, on vit au rythme des évènements qui ponctuent le festival, on utilise le feu comme élément de regroupement social, on fait référence à des esprits chamaniques, et parallèlement, on reste connecté au monde via Internet, on utilise les dernières technologies musicales, et on convoque l’art numérique.[6]
Eric Boutouyrie dresse ainsi le bilan de l’état du mouvement Trance dans le monde en 2005 : « On dénombre, depuis 1992, 16000 événements dans le monde dans des pays aussi "exotiques" que le Bhoutan, Madagascar, le Sri Lanka, les Philippines ou le Nicaragua. Enfin, selon mes recherches, nous aurions aujourd'hui, dans le monde, 275 labels en activités dans 31 pays avec, comme principaux producteurs, l'Allemagne (52), la Grande-Bretagne (30), Israël (30), la France (14), le Japon (18), l'Australie (13), et le Mexique (10). (…)
Depuis la naissance de la "special music", on assiste à un déplacement des hauts lieux du mouvement (…). Globalement, ce qu'il faut retenir, c'est la permanence des centres d'origine comme Tel-Aviv, Londres, Hambourg, San Francisco et Tokyo (Goa, bien qu'à nouveau au centre des regards, a été remplacé par un nouveau pôle de production : Ibiza). D'autre part, remarquons l'émergence de nouveaux foyers dynamiques comme Moscou, le Brésil, le Mexique, le Portugal, et le Canada. On saisit, sans grande surprise, que la majorité des lieux de productions et d'émissions se situent, aujourd'hui, dans les pays riches et majoritairement dans l'hémisphère nord. (…) C'est la confirmation d'une corrélation entre niveau de développement et présence de cette musique. Les bassins récepteurs étant des bassins qui mettent en jeu les mêmes attraits que les régions touristiques (plages du Maroc ou du Mexique ; réserve naturelle de Zambie et d'Afrique du Sud ; espaces lacustres du Portugal) ou bien se confondent avec elles (Thaïlande ; Bali ; Mexique ; Costa Rica). » [7]
Nous sommes donc en présence d’une subculture aux multiples influences musicales, sociales et géographique riche d’un univers hétéroclite. On entend ici par subculture un processus de création culturelle et de création de valeurs par l’incorporation de traditions passées qui émergent dans l’interaction d’un ensemble d’individus réunis autour d’un même objectif. Un groupe social ayant sans cesse besoin de se redynamiser par le prosélytisme, la solidarité interne, mais également par une position provocatrice face au reste du monde extérieur. Cette posture de provocation peut peut-être expliquer pour le mouvement ne semble pas encore avoir acquis toute sa légitimité et continue à effrayer l’opinion publique.
[1] Antoine CALVINO. « Trance Mutation ». Trax, septembre 2005.
[2] Break, Cf. Annexe O : Glossaire
[3] Eric BOUTOUYRIE. « Les parties pyschedelic trance… ». op. cit.
[4] Lionel POURTAU. Techno : voyage… op. cit. p.97
[5] 180€ est le prix d’une place cette année pour le Boom Festival au Portugal, l’un des principaux rassemblements Trance
[6] Eric BOUTOUYRIE. « Les parties pyschedelic trance : une utopie dansée ». Op. cit.
[7] Eric BOUTOUYRIE. Ibid. Cf. annexe 4 : Carte des principaux lieux de la Special Music et de la Trance Dance de 1988 à 1993 : carte des pôles de diffusion et de réception
I - 2.1: La méconnaissance: un amalgame qui dessert l'image publique du mouvement
10/07/2010
2. Pourquoi le mouvement fait-il peur : des causes de la stigmatisation
2.1. La méconnaissance : un amalgame qui dessert l’image publique du mouvement
La première justification des craintes que suscite le mouvement Trance est avant tout, selon nous, une assimilation faussée avec le mouvement free parteux[1]. Bien loin d’émettre un jugement de valeur, nous poserons simplement le constat que la communauté free parteux, fidèle aux principes libertaires et marginaux des débuts de la techno, reste dans l’illégalité, entretient un rapport fort avec la transgression allant jusqu’à rejeter dans certains cas tout cadre institutionnel quel qu’il soit (on peut en effet noter le cas de Sound System allant jusqu’à refuser la présence d’une équipe de soins bénévole sur le lieu de la fête). C’est ce dont témoigne Rackam, fondateur et organisateur de Gaia Concept, une des plus grosses organisations Trance française, à Antoine Calvino pour Trax : " Nous sommes victimes des free parties, explique Rackam. D'un côté, les gens ne veulent plus payer les 20 ou 30 euros nécessaires pour organiser une fête autorisée avec un plateau international, de l'autre la police nous tombe sur le dos même lorsque nous travaillons dans la légalité. Lors de la dernière soirée que j'ai organisée au mois de mai, j'avais toutes les autorisations mais cela n'a pas empêché une centaine de policiers de venir contrôler les gens, les intimider et leur dire que c'était annulé. Résultat, on a eu 1 000 personnes au lieu de 2 000 et j'ai perdu 12 000 euros. Heureusement, je peux faire marcher mon assurance qui s'est retournée contre l'Etat." [2]. Nous sommes donc, avec le mouvement trance, face à une dynamique un peu différente que celle des free parties.
Cependant, il semble qu’au-de là de l’imaginaire effrayant qui semble entourer les free parties, la peur vient d’une stigmatisation[3] générale du mouvement techno. En effet, parce qu’encore méconnu, le mouvement subit le poids des clichés[4] et des rumeurs. Encore massivement liée à la consommation de drogue, la techno, loin d’être considérée comme un art, est vue comme une musique de machine, froide et impersonnelle, un « boum boum » répétitif pour jeunes marginalisés.
Alors que Raphaël Liogier[5] décrit dans son article un univers techno assez élitiste (il parle d’ailleurs de mouvement « électro » et non plus de mouvement techno, comme pour marquer la montée en grade dans les esprits de cette subculture), de nombreux témoignages persistent à démontrer que «la musique de machine » n’a pas encore su totalement convaincre le citoyen moyen de sa légitimité. Alors que grands pionniers de la musiques électroniques tels que Philippe Zdar, Dimitri from Paris et le duo Air sont faits chevaliers des Arts et des Lettres[6], les festivals luttent toujours pour leurs autorisations.
Par exemple, en 2009, l’association Hadra doit annuler son festival pour la seconde fois depuis sa création, en 2005. Si le projet était largement soutenu par la région, des groupes d’oppositions de riverains s’étaient formés, faisant pression sur la mairie concernée pour empêcher le renouvellement de l’évènement. Pour les organisateurs, l’annulation est donc due, avant tout, à une méconnaissance du mouvement, trop souvent assimilé à des manifestations illégales, à un public jeune et ingérable et à une large circulation de drogues. « Les amalgames persistent, surtout dans les petites communes. » confirme Sophie Bernard, directrice de Technopol[7]. « Auparavant, des arrêtés municipaux et préfectoraux interdisaient les festivals de musique électro, aujourd’hui, les pressions sont exercées sur les organisateurs et les loueurs de salle. Mais même lorsqu’ils possèdent une licence d’entrepreneur de spectacle, ils ont autant de galères que sans. Il y a une vraie politique de découragement pour ceux qui souhaitent entrer dans la légalité. ».[8]
Cependant, au-delà de la stigmatisation du mouvement techno, il semble bien que c’est le principe de défouloir festif lui-même qui effraie.
[1] Cf. Glossaire
[2] Antoine CALVINO. Trance Mutations. Trax, septembre 2005.
[3] On utilise ici le terme « stigmatisation » au sens de séquelle, de traumatisme. En effet, on estime qu’il y a en effet un traumatisme lié aux immenses rassemblements illégaux, mais également au traitement médiatique du phénomène à l’époque. Définition inspirée de celle donnée par Antoine BEAUCHET. « Approches stéréotypes et stéréotypantes de l’objet techno ». Intervention pour le Gremes du 5 mars 2004
[4] On entend ici par « cliché » une image ou conception schématique d’un aspect de la réalité, ici, défavorablement. Définition empruntée à Antoine BEAUCHET, ibid.
[5] Raphaël LIOGIER. « Entre marginalité magnifiée et récupération ‘ postindustrielle’ ». in : La Techno, tout seul et tous ensemble, op. cit.
[6] Nathaniel HERZBERG. « De Lyon à Brest, l’électro a conquis son droit de cité », Le Monde, 5 mai 2005.
[7] Technopol est une association de promotion et défense de la culture techno, organisatrice de la Technoparade à Paris.
[8] Charlotte LAZIMI, « Les Festivals de musique électronique restent des parias », Rue 89, juillet 2009.
I - 2.2: Les préjugés: un espace temps du festif appréhendé avant tout comme lieux de débordement et de passage à l'acte transgressif
10/07/2010
De tout temps, l’espace festif a été utilisé comme moyen de contrôle social : en autorisant le désordre le temps d’un Charivari, d’un Carnaval, d’une fête de village, on met à bas les règles, les codes, les hiérarchies dans un espace temps délimité. Les participants, dans ce cadre de liberté, ressentent une sensation de possibles infinis qui va leur permettre de mieux supporter et accepter les contraintes du quotidien. La fête est donc un rituel nécessaire au maintien de l’ordre social, laissant comme une aire de jeu surveillée à l’enfant sauvage, à l’être sensible, à la part de folie qui réside en chacun.
On assimile à tort les rassemblements techno à « des rituels juvéniles et marginaux de dépersonnalisation de l’individu »[1]. Michel Maffesoli, sociologue et directeur du Centre de recherche sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ), reprend à son compte à ce sujet une expression durkheimienne : « chaque époque a une figure emblématique ». Il s’appuie sur ce principe pour démontrer comment nous sommes peu à peu passés de la figure prométhéenne postindustrielle, rationnelle et productive, culte de la science et du savoir, à une figure moderne dionysiaque, culte de la jeunesse et du divertissement. Les rassemblements techno ne seraient donc pas le lieu de la dépersonnalisation, mais le lieu de la désindividualisation : le lieu de l’abandon du rationnel et de la solitude de l’individu au profit de la sensibilité et de la vérité multiple de la personne, personne prenant sens au sein du groupe. « La techno, en effet, est un lieu où l’individu n’a plus cours mais où la personne est intégrée dans le groupe »[2].
La fête inquiète. Ils sont pensés comme cadres de potentiels débordements, de passage à l’acte transgressif, cadres dans lequel on va oublier les interdits afin de s’adonner à une création ludique de relations politiques, échappant aux normes dominantes. Mais cette inquiétude semble le plus souvent être contre-productive. Au lieu de tenter de saisir les dynamiques sous-tendant le processus techno, et loin d’accorder cet espace de liberté nécessaire et sain aux technoïstes, les autorités se retrouvent à l’origine de l’extrêmisation et de la marginalisation du mouvement[3]. Comme nous l’avons vu précédemment, la politique de découragement opposée à des organisations souhaitant participer de l’institutionnalisation du phénomène techno, en proposant un encadrement, des règles, etc.… incite ces derniers à prendre le maquis et à se retourner vers l’organisation d’évènements illégaux. Mais alors, le mouvement sort des cadres d’une « homéopatisation nécessaire du mal »[4] pour redevenir sauvage, et par là, totalement incontrôlable. Les autorités, et à travers elle, l’opinion publique, passent ainsi à côté de qui pourrait être pour elles le moyen de passer une longe autour du coup de l’étalon technoïste, et de le faire peu à peu rentrer dans les rangs de l’industrie culturelle correspondant aux normes dominantes. Il semble cependant que la situation ait évolué ces dernières années, et que la voie de l’homéopatisation soit bel et bien la voie progressivement empruntée[5].
Comme l’écrit Antoine Beauchet, continuer de définir le lieu de la fête comme plaque tournante de la drogue « va avoir pour effet de diviser le mouvement techno (entre ceux qui souhaitent rester dans la légalité et les résistants), de multiplier les interventions policières houleuses, d’insuffler un abus de Pouvoir aux préfets dans l’interdiction de toutes manifestation à caractère « techno ».(…) Ici, la techno n’est pas un mouvement artistique mais un rassemblement de drogués, un système remettant en cause l’ordre social et devant être éradiqué ».[6] Alors qu’au contraire, la techno participe de l’ordre social, et même plus, elle révèle à travers son effervescence quelque chose qui permet à la communauté de se conforter. C’est le concept durkheimien de l’anomie : les sociétés doivent exploser, se diviser, s’éloigner, se perdre lors de l’effervescence festive pour ensuite éprouver l’envie et le besoin de se retrouver de nouveau en congrégation et d’ainsi conforter le lien social.
On redoute donc à tort le caractère transgressif et déviant du mouvement techno : ses participants ne se préoccupent pas « d’être contre » quelque chose, ils revendiquent un autrement par leur simple participation au rituel festif. Pourrait-on alors analyser cette position comme la revendication du droit à un espace d’expression pour une nouvelle forme de citoyenneté ? Voyons comment départager le mythe du réel en déterminant dans quelle mesure l’on peut parler d’utopie moderne comme dynamique sociale du mouvement Trance.
[1] Entretien avec Michel MAFFESOLI, réalisé par Béatrice MABILON-BONFILS. « Une démesure sage et nécessaire », p63, in : Techno, tout seul et tout ensemble. / sous la direction de Béatrice MABILON-BONFILS. Paris : Autrement, 2004.
[2] Entretien avec Michel MAFFESOLI, réalisé par Béatrice MABILON-BONFILS. Ibid. p.65.
[3] Laurent SAADOUN citant Michel FOUCAULT « Il n’est plus question de comprendre l’autre mais de le surveiller » in « Dans l’institution ou hors de l’institution : la transgression nécessaire ». p. 129, in : La Fête techno. Op. cit.
[4] Expression empruntée à Michel MAFFESOLI. Ibid. p.65.
[5] Nous pensons ici à la légitimité acquise par certains grands festivals électroniques, reconnus comme rassemblements festifs et artistiques et non plus comme lieu de débordements potentiels. On assiste à une sorte de montée en grade. Les musiques électroniques occupent de plus en plus les devant de la scène invitant le grand public à découvrir une autre pratique de cette musique loin des clichés restrictifs de la drogue, des chiens, de la saleté et de la violence.
[6] Antoine BEAUCHET, « Approche stéréotypée… ». op. cit.
I - 3.1: Héritage idéologique: les valeurs hippies remises au goût du jour
10/07/2010
3. La Grande Légende d’une utopie moderne
Si nous parlons d’utopie moderne c’est parce que, parallèlement à la vérité factuelle et historique, il existe un imaginaire très fort de ce qu’est, devrait être, ou a été le mouvement Trance. Entre nostalgie d’un âge d’or perdu et quête de l’esprit originel de Goa, il nous a paru intéressant de nous pencher sur un héritage idéologique qui semble être la source de l’identité du mouvement Trance.
Les tranceux semblent en effet en quête d’un mode de vie alternatif, qu’il s’exprime dans le cadre délimité de la fête ou qu’il se décline au quotidien. S’agit-il alors d’une simple échappatoire festive au quotidien morne de jeunes marginaux insouciants ou peut-on y voir la réponse à une société globale capitaliste et individualiste ayant atteint ses limites ?
3.1 Héritage idéologique : les valeurs hippies remises au goût du jour
Comme nous l’avons vu, le mouvement Trance hérite de deux dimensions riches en mythes et en légendes : la naissance du mouvement techno et la fin du mouvement hippie. Ainsi, il va porter en lui la transgression, l’élan libertaire, la quête d’une socialité sans inhibitions à travers l’explosion des liens issus de l’expérience des raves et des free parties[1], et parallèlement, conserver la trace d’une utopie sociale plus politisée, nourrie d’idéaux de liberté, d’égalité, de fraternité, de respect de l’environnement, de paix et d’échanges entre les peuples issus du mouvement hippie. Nombreux sont les tranceux qui, fils d’anciens hippies, ont recyclé les valeurs des parents dans une version plus moderne.
Un entretien avec Boudhinette, une cinquantaine d’années et une longue carrière de travelleuse[2], va venir le confirmer. Selon elle, des hippies aux tranceux, les revendications sont restées les mêmes: contestation de la société globale, refus d’une société ultra normalisée régie par la consommation au profit d’un retour à la nature, à l’humain, à l’essentiel avec une plus grande place accordée à la créativité, à la spiritualité, à la communauté, à l’échange. Elle m’explique les deux mots d’ordre de l’époque : chacun son trip et « we are one »[3]. On retrouve bien les deux dynamiques principales propres au milieu techno, largement analysé dans La Fête techno, tout seul et tous ensemble réalisé sous la direction de Béatrice Mabilon-Bonfils[4], chacun est face au son, mène sa propre expérience de la musique et de la transe, mais au sein d’une foule, d’un état de conscience commun. Le slogan « we are one » est en effet repris par les tranceux au côté du sigle PLUR : Peace, Love, Unity, Respect[5] où apparaît très clairement la filiation avec le « Peace and Love » des hippies.
Cependant, quand la question des valeurs est lancée sur le forum Trance Goa[6], certains s’insurgent que l’on vienne encore poser de telles questions alors qu’il est évident que la Trance, c’est avant tout de la musique et un bon moyen de faire la fête, renvoyant chacun a sa propre hygiène de vie indépendamment du mouvement. Flolapach, régulier du forum écrit «Puis ouais, on s'en fout, ce qui compte c'est d'aimer la Trance et surtout de la faire découvrir aux futurs tranceux... (plus j'en convertis, plus je suis heureux!!)»[7]. Nous faisons part de mon interrogation à Boudhinette : pourquoi il semble si évident pour certains que le mouvement est pétrit de valeurs alors que parallèlement, d’autres prônent un pur amour du son, indépendamment de tout message et de toute idéologie ? Selon elle, cet aspect là, aussi, est hérité du mouvement hippie «Selon moi, les hippies étaient pas beaucoup plus engagés à mon époque (années 80) que les tranceux aujourd’hui. Il n’y avait pas d’adhésion, pas de propagande, juste une façon de vivre et de monter que c’était possible de vivre autrement. Aujourd’hui c’est pareil, ils veulent pas qu’on leur colle une étiquette. Mais c’est aussi ça qui fait la richesse du mouvement. Toi t’as les cheveux courts, t’es bien propre sur toi, moi j’ai les cheveux longs et je suis habillée tout en couleurs, c’est pas ça qui fait que tu seras plus ou moins tranceux que moi. (…) Ceux qui veulent y voir que du son, ils font ce qu’ils veulent, mais personnellement je pense que c’est bien plus qu’une musique.».
Plus qu’une musique ? En effet, ces valeurs, qui sous-tendent plus ou moins anonymement le mouvement trance, induisent forcément des comportements. C’est par une typologie et une analyse des modes de vies alternatifs des tranceux que nous verrons comment ils peuvent relever d’une volonté de liberté et d’échappatoire au quotidien, ou être la déclinaison d’une idéologie forte et construite.
[1] Raves et Free parties Cf. annexe O : Glossaire
[2] Cf. glossaire
[3] « We are one » (« nous sommes un », en anglais), décliné sous « we are one consciousness » (« nous sommes une seule et même conscience ») ou «we are one people » (« nous sommes une seule et même personne »).
Boudhinette m’explique comment selon elle le mot d’ordre « Peace and Love » commençait déjà à décliner. Le Peace correspondait surtout à une génération dont les parents avaient vécu la deuxième Guerre Mondiale, qui avait assisté à la Guerre du Golfe et à la Guerre Froide. Ayant grandit dans un monde encore fraîchement ébranlé par la bombe atomique, ils ne voulaient absolument pas que ça se reproduisent. Le Love, quant à lui, portait l’écho de la révolution sexuelle en marche, de l’explosion de l’amour libre. Cependant, elle m’explique que l’amour libre a été peu à peu mis de côté car difficile à accepter sur le long termes « Il y a les sentiments, et puis, faire l’amour avec quelqu’un juste parce que tu viens de le rencontrer, au bout d’un moment, c’est lassant, t’as pas forcément envie.».
[4] La Fête techno, tout seul et tous ensemble / sous la direction de Béatrice Mabilon-Bonfils. Paris : Autrement, 2004.
[5] Paix, amour, unité et respect
[6] http://skyforum.ayzo.net/trancegoa.html
[7] Folapache sur Trance-Goa.org, dans la sujet « Le Tranceux est-il un anti-social ? », URL : http://skyforum.ayzo.net/s,trancegoa,9,,24456,1,0.html
I - 3.2: Un mode de vie alternatif
10/07/2010
3.2 Un mode de vie alternatif
Ce que nous avons pu définir de l’idéologie Trance se traduit de la façon la plus claire lors des festivals. En effet, pour étudier en quoi de ces valeurs peut découler un mode de vie particulier, il faut observer les tranceux lors d’un rassemblement sur le long terme. On peut alors élaborer trois modèles types de modes de vie[1] alternatifs : celui du technoïste dans l’espace temps limité de la fête, celui de la tribu, le plus souvent constituée sur la base d’un collectif d’organisation de soirées, qui va se manifester principalement lors des fêtes mais aura des ramifications dans le quotidien hors du cadre festif, et enfin, celui des travellers, modèle le plus extrême, où le quotidien est organisé autour de la fête.
Le modèle du simple technoïste :
Pourquoi parle-t-on d’un mode de vie alternatif au sein de la fête Trance ? Parce que l’ensemble du rituel de la fête est lui-même pensé comme le passage dans un espace-temps hors des cadres habituels, hors des cadres normés connus. Ce processus est décrit avec une grande exactitude par Stéphane Hamparzoumian qui va jusqu’à le qualifier de retournement de la réalité sociale quotidienne : « Il faut saisir la force paradoxale du rituel festif techno qui permet d’organiser la désorganisation, de régler le dérèglement, de contraindre à se dé-contraindre. »[2]. Il distingue ainsi quatre phases au sein de la procédure rituelle de l’évènement techno.
Tout d’abord, le secret qui entoure la localisation de la fête. Cette dimension est à nuancer en ce qui concerne spécifiquement le mouvement Trance. La grande majorité des évènements Trance étant légaux, ils sont déclarés en préfecture et le lieu peut être connu des participants longtemps à l’avance. Cependant, il nous semble que ces évènements restent assez méconnus pour que la première phase du rituel s’enclenche malgré tout : pour savoir, il faut avoir eu accès à l’information, et donc être en lien, de près ou de loin, avec la communauté tranceuse. Il y a donc, bel et bien, comme le décrit l’auteur, un premier signe d’appartenance dans la recherche de la fête : on identifie de loin celle-là, qui marche sur le quai de la gare, des dreadlocks rose sur la tête et une mini jupe verte fluo, on reconnaît le style vestimentaire, ces autres qui marchent sur le bord de la route, leurs tentes Quechua sur le dos, on reconnaît une voiture pleine à craquer d’où s’échappent d’épais nuages de fumée, et chaque fois on se dit « Tiens, ceux-là vont sûrement au même endroit que nous».[3]
La procédure rituelle se poursuit par l’arrachement à la temporalité sociale ordinaire. L’évènement techno inverse le temps : on vit la nuit et on dort le jour. Tout d’abord, parce que le climax de la fête est atteint en général de nuit, vers 3/4h du matin, et parce que, bien souvent, les festivals ayant lieu l’été, il fait trop chaud pour danser de jour. Chacun va donc créer son propre rythme de vie au sein de la fête en fonction des animations (spectacle de jonglage, cours de yoga, projections de films…) et des artistes programmés.
Vient ensuite, l’arrachement à la territorialité ordinaire et la libération d’un espace pour qu’apparaisse la communauté festive. Il est fréquent de voir dans les rapports photographiques des festivals, les photos des lieux avant l’arrivée des teufeurs : le lieu semble fantomatique, inerte, cependant, le lieu est là, créé, aménagé, constitué comme espace festif, et plus, comme espace de fête Trance avec tout l’imaginaire visuel et iconographique qui y est lié. Quand le participant arrive sur place, il sait qu’il est au bon endroit. Se constitue alors un cadre scénographié où chaque espace prend son sens.
Le chill où l’on se repose, où l’on discute, où l’on boit un verre, le dance floor, espace dédié à la musique, au mouvement, où généralement on ne parle pas, ou peu étant donné le volume du son. Il y a également les stands, le plus souvent bordant le chemin qui mène au dance floor, c’est un espace marchand, d’échange et de discussion, avant d’être commerçants, les personnes qui y travaillent sont avant tout considérés comme des teufeurs comme les autres, et le camping, lieu dédié au sommeil, mais également, à une nouvelle vie quotidienne en communauté à ciel ouvert, comme nous le verrons plus bas.
Enfin, le rituel techno décrit par Stéphane Hamparzoumian arrive à son apogée à travers l’arrachement à l’identité. Il a lieu sur le dance floor, quand, plongé dans la musique, le technoïste, porté par le son et la danse, dans un retour sur lui-même, dans une fusion ponctuelle de son esprit avec son corps et le corps de la foule, va oublier qui il est, d’où il vient, pourquoi il est là, et laisser place à un ultra présent, à une pure expérience de l’existence au sens étymologique du terme (ex – ister) via l’état de transe.
C’est pour cela que l’on peut qualifier d’alternatif le mode de vie du tranceux, même s’il n’est adopté que pour le temps d’une soirée ou d’un festival, même s’il ne semble pas découler de valeurs clairement identifié. Il correspond à une volonté commune de sortir du quotidien à travers l’évènement festif, et pour cela, les participants suivent les phases du rituel techno que nous venons de décrire.
Le modèle de la tribu[4] :
Les tribus qui se constituent lors des festivals se manifestent sous forme de regroupements au sein du camping. On les reconnaît à la mise en commun des tentures, des bâches, à la formation en cercle constituée des voitures, camping cars et autres tentes. Ces formations peuvent naître de rencontres fortuites qui ont lieu lors du festival, mais le plus souvent, ce sont des groupes d’amis qui sont venus ensemble ou se sont retrouvés sur place. On constate que fréquemment ces tribus correspondent à des organisations, associations ou collectifs pré-existants (et donc, existants hors de l’espace temps de la fête, dans le quotidien, dans le réel) qui se retrouvent ainsi pour être ensemble. Nous ne pensons pas que l’expérience communautaire soit la motivation consciente de ces regroupements, cependant, c’est un bien un retour à une socialité tribale qui s’effectue lors des festivals, où chacun va participer tour à tour à la vie collective, où chacun va faire l’expérience d’un vivre ensemble alternatif.
Lionel Pourtau nous fait partager le témoignage recueilli d’un technoïde sur la vie en communauté : « C’est une famille recomposée, les amis c’est la famille qu’on se choisit puisqu’on partage toute une série de valeurs communes. A notre âge, vivre seul est quelque chose de difficile, on a besoin d’entraide et de fraternité, cette idée est importante. On a besoin d’être ensemble pour être fort, pour se stimuler les uns les autres, pour avancer chacun et ensemble. La vie commune nous confronte à tout. ». Il s’agit ici de la vie en communauté sur le long terme dans le milieu des raves, et non pas uniquement limitée à l’espace-temps de la fête comme c’est le plus souvent le cas dans le milieu Trance, cependant, il nous a semblé que ce témoignage apportait un éclairage intéressant sur les motivations des regroupements communautaires dont nous venons de parler. [5]
Le modèle traveller
Selon la définition de Lionel Pourtau dans son article « Déviant, délinquant, militant : parcours de vie dans la subculture technoïde », le mode de vie des travellers correspond à trois besoins : « l’envie de voyager, le souhait de faire connaître la subculture technoïde et la tentative d’échapper au contrôle social et institutionnel. Il juxtapose donc une recherche personnelle à connotation symbolique forte, une ouverture sur le monde et, comme à chaque fois dans cette subculture, une réaction pratique à l’hostilité de l’environnement local » [6]. Boudhinette témoigne : « Au début, on était plus proche des free parteux : on faisait du stop, la manche dans la rue, avec les chiens, on montait nos tentes aux abords des villes, sous les ponts d’Avignon pendant le festival d’Avignon, etc. Mais faut pas croire, il y en a plein des travellers, et c’est pas forcément des tranceux. Quand tu leur demandes comment ils vivent, ils te disent « du business ». Par exemple, ils vont acheter des pierres semi-précieuses en Inde, les revendre à Bali où ils achètent du tissu, qu’ils revendent sur les plages de Goa. Le tout est de jongler avec les visas et les saisons, mais sinon tu t’en sors. Par contre, t’es libre, mais t’as rien. Dit comme ça, ça fait un peu jet-set d’être sans arrêt à l’autre bout du monde, mais t’es précaire. T’as pas de compte en banque, pas de sécurité, rien. Sinon, t’as les semi-nomades. Le plus souvent ils ont un pied à terre en Europe, un cabanon dans le jardin des parents. L’hiver ils partent en Asie, et l’été, ils reviennent vendre sur les marchés ce qu’ils ont ramené. Par exemple, en avril, c’était la fin des saisons, on revenait tous de quelque part : d’Inde, de Thaïlande, d’Amérique du Sud… ».
Ainsi, quel que soit le mode festif choisit par le technoïste, qu’il soit un échappatoire ponctuel à travers le rituel de la fête, ou qu’il soit le choix d’une vie, il semble qu’il constitue chaque fois une porte menant hors de la société globale telle que nous la connaissons, hors d’un quotidien que les technoïstes refusent et contestent. La fête serait-elle alors le lieu d’une nouvelle conception du politique ?
[1] on entend ici « mode de vie » au sein ou en lien avec la fête
[2] Stéphane HAMPARZOUMIAN. «Du plaisir d’être ensemble à la fusion impossible», p. 92-96 in : La Fête techno, tout seul et tous ensemble. Paris : Autrement, 2004.
[3] Observations menées lors du départ pour l’Arcadia Festival 2009, à Vierzon, France.
[4] Modèle décrit selon l’observation participante de la tribu constituée de deux associations parisiennes, la Goache Family et les Morning Vibrations, réunis lors de l’Arcadia Festival 2009 près de Vierzon.
[5] Lionel POURTAU. Techno, voyage au cœur des nouvelles communautés festives. Paris : CNRS éditions, 2009. p.118.
[6] Lionel POURTAU. « Déviant, délinquant, militant : parcours de vie dans la subculture technoïde ». p7. Socio-logos. Revue de l’association française de sociologie [en ligne], n°2, 2007. URL : http://socio-logos.revues.org/561
I - 3.3: L'espace de la fête trance comme lieu d'expérimentation d'un Autrement
10/07/2010
3.3 L’espace de la fête trance comme lieu d’expérimentation d’un Autrement
De là on pourrait penser que l’espace de la Trance serait un espace d’utopie, d’une réalité et d’une socialité alternative mises sur pieds le temps d’une fête.
En effet, selon l’analyse d’Eric Boutouyrie[1], la partie Trance, principalement fréquentée par des urbains[2] le cadre festif semble se manifester sous la forme d’une réponse à quatre caractéristiques du mal être urbain. Tout d’abord, le mal être architectural issu de la monotonie des constructions et l’imposition progressive de la standardisation des bâtiments auquel l’espace festif répond par des structures éphémères et artistiques qui donnent à voir du nouveau, de l’originalité. Le mal être du à la rationalisation des temps sociaux que les évènements Trance renversent en instituant, comme nous l’avons vu, une nouvelle temporalité revenant un rythme de vie plus organique. On va également trouver une réponse à la disparition de l’art dans le paysage urbain en réhabilitant la poésie et la création au sein même de la constitution de l’espace festif. Et enfin, constituer une nouvelle pratique touristique. L’auteur pousse l’analyse jusqu’à comparer les festivals Trance comme des enclos Club Med alternatifs[3].
Par ailleurs, Laurent Saadoun, dans son article «Dans l’institution ou hors de l’institution : la transgression nécessaire », porte la réflexion encore plus loin en considérant la fête techno comme lieu d’expression d’une citoyenneté alternative et décomplexée. Il écrit : «en démultipliant les figures de l’altérité, réunissant, dans la danse des corps, les gestes saccadés d’un monde décomposé/recomposé dans le moment de la fête, créant de nouvelles lignes de fuite, le raveur est en mesure d’inventer une nouvelle citoyenneté, de vivre peut-être une expérience de vraie démocratie »[4].
Se constitue alors un nouvel être-ensemble. Au-delà de l’image de mouvement individualiste, voire nihiliste, où prévaudrait l’ego, le plaisir personnel, la confrontation solitaire avec le son, en somme, le symptôme de la résignation à l’incapacité de communiquer, le mouvement techno serait au contraire l’espace d’expression de la volonté d’un retour aux solidarités mécaniques, à une communauté fondée sur le plaisir, la spontanéité et le partage. Ce nouvel être-ensemble, réponse à l’échec des formes de socialisations traditionnelles et instutionnelles, ne serait non plus rationnel et pensant mais sensible et sensuel, où la musique tiendrait le rôle de liant social construisant ainsi une membrane protectrice et rassurante autour des teufeurs rassemblés au sein d’une communauté invisible et muette. Béatrice Mabilon-Bonfils[5] décrit cet idéal communautaire comme une religion sans culte, une forme de nomadisme spirituel, témoignant de la persistance de la transcendance dans nos sociétés contemporaines. En effet, l’auteur démontre comment l’effervescence et la proximité des fêtes techno participent à la création d’un temps et d’un espace de l’Autre, où le politique adopterait une nouvelle identité : celle de ce que les hommes ont en partage. Elle cite à cet effet Edgar Morin qui préconise de cesser de voir l’Homme rationnel et sage pour mieux concevoir un Homme ludique et imaginant, « un Homme qui multiplie les affinités dans l’intimité de ses relations aux autres. Cette participation est insaisissable, irréductible. Elle accepte l’accomplissement de l’excès, l’ubris, l’incertitude, le désordre, les antagonismes qui créent le lien à autrui. »[6].
On retrouve bel et bien dans cet énoncé le paradigme correspondant aux dynamiques du mouvement trance : la création d’un ordre nouveau au sein d’un désordre festif, d’un espace d’expression d’un nouveau rapport à l’autre.
Ainsi, nous avons pu voir comment l’héritage historique et social du mouvement trance a été l’élément crucial de la constitution de son identité en tant que mouvement underground, porteur de valeurs contestataires, mais aussi de propositions sociales alternatives comme réponse au mal-être d’une jeunesse en quête de sens. L’ensemble de ces attributs sont bel et bien ceux d’une subculture à part entière telle qu’elle a été définit par l’Ecole de Chicago.
[1] Eric BOUTOUYRIE. Op. cit.
[2] Cf. Annexe 8 : Résultats chiffrés de l’étude quantitative et qualitative menée par Raphaël Liogier sur la fréquentation et les valeurs du mouvement techno.
[3] Cette analyse nous semble recevable car il est vrai que le participant se déplace à l’étranger pour ensuite, se fixer dans un lieu clos et déterminé qu’est l’espace du festival, et c’est cette destination qui va ensuite devenir prétexte à visites, avant ou après le festival. Cependant, nous laisserons de côté cette réflexion qui nous éloigne trop de notre sujet et invitons le lecteur à prendre connaissance de l’ensemble de la réflexion de l’auteur. Eric BOUTOUYRIE. Ibid.
[4] Laurent SAADOUN. « Dans l’institution ou hors de l’institution : la transgression nécessaire ». p. 129, in : La Fête techno, tout seul et tous ensemble /sous la direction de Béatrice Mabilon-Bonfils. Paris : Autrement, 2004.
[5] Béatrice MABILON-BONFILS. « Une Nouvelle forme de participation politique? », p.84. in : La Techno, tout seul et tous ensemble, op. cit.
[6] Béatrice MABILON-BONFILS. Ibid. p. 82.
II - 1.1: La place du non verbal: entre syntonie et retour du religieux comme liant social
10/07/2010
II – TRANCE ET SOCIETE : COMMENT LE MOUVEMENT SE RACONTE A LUI-MÊME ET AUX AUTRES. DEFINITION ET PERSPECTIVES.
Cependant, il semblerait que ce positionnement ne se traduise pas de façon aussi définie parmi les participants. Lieu du non verbal et de la multitude des discours, espace de valeurs réclamé sans attache, sans étiquette, revendiquant l’hétéroclisme comme principe fondamental, il nous a donc paru intéressant d’analyser la place de la communication au sein du mouvement trance.
Entre mythes fondateurs et perspectives d’évolution du mouvement, nous nous pencherons ici sur la façon dont les métadiscours vont être exploités à travers un large panel de moyens de communications, donnant au media sa part dans la revendication identitaire, et sur la façon dont ils vont influer sur l’avenir du mouvement. Entre verbal et non verbal, repli identitaire et expansion vers l’extérieur, tentons de relever le défi de la définition afin de voir émerger des pistes de réflexions sur l’avenir d’une subculture moderne : la Goa Trance.
1. Entre non verbal et métadiscours, le défi de la définition
Une des premières dimensions qui nous a interpellé dans l’analyse du sujet a été la difficulté à définir le mouvement. Il existe peu de livres théoriques analysant en profondeur le fonctionnement du mouvement trance. La plupart des publications se concentrent sur le mouvement des raves et free parties. Notre première hypothèse, après exploration du forum Trance-Goa.org, avait été que la trance se définissait principalement à travers les discours et l’identité de ses membres. Cependant, comme nous l’avons vu plus haut, l’espace des fêtes trance se caractérise principalement par une absence de communication verbale. Après de nombreuses observations menées en soirées et en festivals, nous avons donc voulu nous pencher sur ce paradoxe afin de tenter une analyse des dynamiques identitaires du mouvement techno. Il ne s’agira donc pas ici de distinguer le vrai et le faux du mouvement trance, mais d’effectuer une identification du mouvement, émergeant de l’analyse d’une vérité plurielle. Entre non verbal et métadiscours, tentons de relever le défi de la définition.
1.1 La place du non verbal : entre syntonie et retour du religieux comme liant social
Comme nous l’avons vu plus haut, le principe de la fête trance est l’expérience individuelle de la musique à travers l’état de transe. Musique sans paroles, musique sans message, les teufeurs sont massivement tournés vers les enceintes, les yeux fermés, ils sont seuls, tous ensemble, concentrés sur le ressenti physique et mental du son. Il semble alors que toute communication soit inexistante, voire inutile. Les tranceux seraient-ils alors de profonds autistes et la fête trance un espace d’égotisme porté à son paroxysme ? On est alors en mesure de se demander comment peut perdurer une communauté où le liant social de la communication n’a pas sa place.
La première réponse que nous pouvons apporter est que le rôle de liant social est tenu par la musique. Elle crée entre les participants un état de conscience commun créant un être ensemble pré - communicatif. Les teufeurs sont ensemble au-delà des mots, par la simple conscience d’être ensemble dans un même espace temps festif, de partager la même expérience sensible et corporelle. C’est ce qu’Alfred Schütz qualifie de syntonie : le partage d’un présent très fort et authentique à travers l’expérience musicale, qu’il s’agisse de l’exécutant et de l’auditeur, ou bien de l’ensemble des auditeurs, qu’ils soient réunis dans un même espace ou non, « ils vivent ensemble dans le même flux, et vieillissent ensemble pendant la durée du procès musical. » [1]. C’est en s’appuyant sur ce concept, qu’Anne Petiau met en avant la force du partage d’une temporalité commune comme agrégeant social. Les teufeurs instaurent ainsi une syntonie entre eux qui s’exprime par une communication à la fois bruyante et silencieuse, celle de la musique et celle des interactions non verbales[2]. Il y a donc bien société.
La musique ne s’adresse plus à l’être rationnel mais à l’être sensuel proposant une expérience physique, la danse, menant à une expérience mentale, la transe, dans une communion collective festive. C’est là notre deuxième hypothèse : il y aurait bel et bien communauté car, au-delà de la musique, on assisterait à la constitution d’une nouvelle forme de religieux.
En effet, nombre sont les tranceux qui vous expliqueront le rituel trance comme un rituel de célébration : l’énergie de l’ensemble des participants s’élève vers le sommet du dôme constitué au-dessus du dance floor redistribuant ainsi à l’ensemble de la foule l’énergie commune, créant le lien tacite et quasi mystique qui unit les danseurs. Cette interprétation se voit vérifiée par un grand nombre de nos sources[3]. J.-M. Seca par exemple, compare cette communication cathartique à une forme de thérapie, à l’action d’un chaman[4]. De même, Yayo, organisateur des soirées trance Body Express, explique à Antoine Calvino : "La trance a des vertus curatives au même titre que les percussions chamaniques. L'énergie de la Terre passe par les danseurs et emmène leurs soucis vers le ciel, comme s'ils étaient des antennes. Mais je parle là de rites païens, notre mouvement n'a rien à voir avec les religions hindouiste et bouddhiste dont les images se retrouvent souvent dans nos fêtes.»[5].
Le processus de la fête trance, comme celui de free partie étudié par Lionel Pourtau, semble répondre aux catégories analytiques présentées par Claude Rivière dans son étude des rites profanes. Nous les retranscrivons ici.
- « sans projet autre que celui de son propre accomplissement et sans rattachements a un mythe, le rite profane trouve toute sa logique dans sa réalisation et se satisfait de son intensité émotionnelle ;
- émancipation du contexte religieux
- l’initiation passe par la transgression d’une limite pour atteindre un autre état ;
- l’exécution du rite est essentielle pour recréer périodiquement l’être moral du groupe (Rivière parle de la société mais nous pensons que cela est aussi valable pour les groupes) ;
- le rite sollicite et règle l’action, mais ses opérations matérielles sont révélatrices d’opérations mentales car on y joue des symboles ;
- le rôle rituel implique un masque, nous dirons une identité différente, qui autorise l’acteur à accomplir certains actes qu’il ne s’autoriserait pas ailleurs. Il a une fonction cathartique ;
- par l’adoption de règles et de rôles, dans le cadre d’un ordre qu’il exprime, il renforce le lien social intégrateur (du moins dans le cadre de la subculture technoïde) » [6]
Si cette analyse semble en effet pouvoir s’appliquer au mouvement trance, il est cependant nécessaire d’apporter quelques nuances. Si l’émancipation du religieux est une chose entendue en ce qui concerne les free parties, il en va différemment pour le mouvement trance. Il nous semble que la constitution spatio-temporelle de la fête trance (la décoration à base de figures de Ganesh, de mandalas, etc., la scénographie principalement constituée de façon circulaire, avec les dômes par exemple, le feux comme vecteur de rassemblement, le rythme de vie en fonction de la lumière du jour) jusqu’au comportement de certains participants (pratique de la méditation, du yoga, et bien sûr, à travers l’état de transe et la consommation de drogues hallucinogènes) sont trop emprunts d’une forme de religiosité pour que cette émancipation soit vérifiée dans le cas de notre sujet. Au contraire, nous y voyons plutôt la reconstitution d’un religieux d’un genre nouveau, un religieux au sens étymologique, un religieux liant social. Cette nouvelle forme de sacré voit son processus inversé : ce n’est plus le religieux qui motive le rassemblement festif mais le rassemblement festif qui suscite le religieux par le constat d’un phénomène sensible, hors du rationnel, constat qui serait à la source d’une mythification et d’une sacralisation de l’effervescence communautaire.
On trouve une justification du lien très fort entre social et religieux chez Durkheim : « C’est pourquoi l’idée même d’une cérémonie religieuse de quelque importance éveille naturellement l’idée de fête. Inversement, toute fête, alors même qu’elle est purement laïque par ses origines, a certains caractères de la cérémonie religieuse, car dans tous les cas, elle a pour effet de rapprocher les individus, de mettre en mouvement les masses et de susciter ainsi un état d’effervescence, parfois même de délire, qui n’est pas sans parenté avec l’état religieux. »[7]. Ce serait donc un religieux vidé de sa transcendance, uniquement alimenté par l’expérience de la syntonie dont l’acceptation se manifesterait par l’acte dansant. Ainsi, la fête trance est bien au-delà d’un simple rassemblement d’égotiques, elle est au contraire le lieu de renversement de l’individualisme vers une nouvelle forme de communion sociale.
[1] Alfred SCHUTZ. « Faire de la musique ensemble. Une étude des rapports sociaux ». Sociétés, n°1, 1984.
[2] Anne PETIAU. « Une ‘communication musicale’. Une étude de la pratique collective de la musique techno, à partir d’Alfred Schütz.». Sociétés, n°84, 2004.
[3] Nous avons décidé de pas traiter ici des vertus thérapeutiques de la Trance, cependant il y aurait à dire sur la fréquence des basses, la correspondance avec le fréquence de certaines ondes du cerveau devant lesquelles nous ne sommes pas égaux, ce qui pourrait expliquer que certains tranceux soient plus enclins que d’autres à parler de mysticisme. Le lecteur pourra, à ce sujet, s’orienter vers la thèse de Michael BELDEN McATEER. «Redefining the Ancient Tribal Ritual for the 21st Century: Goa Gil and the Trance Dance Experience». Mai 2002, qui traite justement de l’utilisation sacrée et mystique de la musique Trance.
[4] J.-M. SECA. Les musiciens underground. Paris: PUF, 2001, p.84, in Lionel POURTAU. « Déviant, délinquant, militant… » op. cit.
[5] Antoine CALVINO, « Trance Mutations ». op. cit.
[6] Claude RIVIERE. Les Rites profanes. Paris : PUF, 1995, p. 45-46 in Lionel POURTAU. Techno : voyage…, op. cit. p.50. Cf. Annexe 9 : Catégories analytiques des rites profanes par Claude Rivière
[7] Emile DURKHEIM. Les Formes élémentaires de la vie religieuse. Paris : PUF, 1990, p547 in Lionel POURTAU, Techno… op. cit. p.50.
II - 1.2: Au milieu du silence, les métadiscours comme symptôme d'une vérité plurielle
10/07/2010
1.2 Au milieu du silence, les métadiscours comme symptôme d’une vérité plurielle
Anthony Beauchet écrit: « autrement dit, tout ce qui renvoie à l’imaginaire et à la fantasmagorie du milieu techno n’est pas à considérer comme cliché mais davantage, comme nous allons le voir, comme stéréotypé. Le cliché renvoie davantage aux adhérents du milieu techno qui, malgré leur participation au sein de cette « sous culture », ne la connaissent pas dans son intégralité. Leurs représentations s’élaborent donc à partir de ce qu’ils ont vu et vécu, ce qui permet de comprendre pourquoi le milieu techno est porteur de vérités plurielles et non d’une vérité unique »[1].
Ces propos trouvent leur confirmation dans l’analyse de la communication interne au mouvement trance. Lorsque nous avons tenté d’apporter une définition dans les premiers temps de notre étude, force a été de constater que l’ensemble de la communauté ne s’accordait pas, ni sur la nature du mouvement, ni sur ce qui constituait les caractéristiques fondamentales d’un tranceux, ni même sur le rapport à la société ou à l’expérience de la musique elle-même. Il semble donc qu’il y ait autant de définitions que de participants, autant de caractéristiques que d’expériences individuelles du rapport au son et au mouvement. Certains, par exemple, revendiqueront davantage une filiation avec l’histoire techno et le mouvement des raves et des free parties. D’autres, au contraire, préfèrerons mettre en avant l’héritage hippie et ses valeurs.
Ces divisions trouvent leurs traductions dans les dernières subdivisions du mouvement se déclinant aussi bien dans la musique et le rapport au son que dans l’univers visuel convoqué. En effet, comme l’écrit Laurent Saadoun, « la mythologie est une tentative de donner sens au monde, elle ne résulte pas simplement de l’ignorance »[2]. Chaque participant apporte ainsi sa définition de ce qu’est pour lui le mouvement en fonction de ses affinités propres, effectuant une sélection de caractéristiques en fonction de ses goûts, positionnement qui sera ensuite personnel ou porté sur la place publique pour tenter d’influer sur l’évolution du mouvement. C’est en cela que la diversité des discours, partiels et composites, circulant au sein du mouvement, est intimement liée avec les diverses perspectives d’avenir de la subculture trance.
Sans entrer dans la justification des étiquettes et appellations stylistiques, observons un peu les différences entre les diverses tendances qui animent le mouvement trance. On distingue divers styles, que nous avons cités plus haut, la full on, la progressive, la psyché, plus souvent présente sous forme de dark psyche et l’ambient, qui chacun peuvent se sous diviser en différents genres (l’ambient par exemple peut être soit plus lounge, soit plus tribal, soit plus acoustique), correspondant chacun à un moment précis de la fête. Chacune de ces typologies se caractérise par un tempo particulier et le recours privilégié à certaines sonorités plutôt qu’à d’autres. Cependant, au-delà de la répartition dans le déroulement de la fête, ces musiques peuvent également être mises d’avantage à l’honneur selon l’évènement et induire, de fait, un univers graphique et une expérience de la fête spécifiques.
Prenons par exemple la full on et la psyché. Ces deux tendances convoquent chacune un des deux imaginaires liés à la trance, ce qui va pouvoir se traduire à travers la décoration, la nature du lieu, le style vestimentaire des participants, mais également le type de drogues consommées, et de fait, faire place à une expérience de la fête différente. A travers la description du participant type, nous mettrons en lumière la diversité des possibles au sein du mouvement trance.
En grossissant le trait, on pourrait ainsi définir l’univers de la psyché : un imaginaire sombre, industriel[3], où vont dominer des visuels aux aspects futuristes et mécaniques. Le participant type sera alors plutôt vêtu de vêtements issus de dépôts militaires et coiffé selon un style avoisinant le style punk (crânes rasés ou partiellement rasés, également pour les filles), un recours aux piercings et aux tatouages dans une esthétique assez agressive. L’expérience de la fête se fera serrés les uns contre les autres, le plus proche possible des enceintes[4], à laquelle pourra se joindre la consommation de drogues type Kétamine ou MDMA, considérées comme plus dures.[5] L’imaginaire de référence de ces soirées sera alors davantage lié à l’héritage des premières années techno, à l’esprit libertaire et rebelle. On se raconte qu’on est fou, qu’on est dangereux, qu’on effraie, qu’on prend des risques avec sa vie et sa santé (via les drogues et la puissance des décibels).
A l’inverse, les soirées full on se développeront plutôt autour de l’univers psychédélique et coloré des hippies, avec un grand recours à une imagerie végétale et mystique : fleurs multicolores, champignons hallucinogènes fluorescents, tentures ornées de signes ohm et de figures de Ganesh[6], le tout en se racontant un état d’esprit communautaire de partage et de socialité alternative. Le participant type sera alors déguisé (fée, lutin…) ou habillé de vêtements fluorescents, ou encore, vêtu de couleurs organiques (kaki, beige, marron) avec des dreadlocks, les tatouages portés seront plutôt constitués de lignes végétales et abstraites. L’expérience de la fête se fera dans l’occupation de l’espace à travers la danse, dans l’interaction avec l’autre, en quête de l’expérience mystique de la transe grâce à l’énergie commune dégagée. Les drogues consommées de préférences seront hallucinogènes: LSD, acide, champignons. On se raconte qu’on est spirituellement éveillé, qu’on fait partie d’une même grande famille, que les autres autour de nous sont pareils, pensent la même chose. On a le sentiment de participer à une grande communion moderne.
Ces stéréotypes nous permettent de constater comment, au sein du mouvement trance, cohabitent et se mêlent des univers extrêmement différents, voire opposés, qui permettent d’envisager la multitude d’interprétations et de déclinaisons entre ces deux extrêmes. On illustre ainsi, comment les tranceux, par le biais des métadiscours, à l’instar de tout groupe social comme l’explique Laurent Saadoun, participent à la constitution d’une grammaire décrivant les règles, les exceptions, les éléments du souhaitable et du possible élaborant ainsi un dictionnaire propre au mouvement par la promotion de définition d’idéaux et de valeurs collectives (les mythes fondateurs)[7]. C’est cette variété des discours, qui par la suite sera diffusé à l’extérieur du mouvement, qui va faire apparaître en harmonique, non pas une vérité unique, mais une vérité plurielle de la subculture trance.
Vivant et insaisissable, on pourrait alors conclure qu’il n’existe pas de définition absolue et figée d’un mouvement, seulement un contexte spatio-temporel de naissance, d’expression et d’expansion, en somme, l’identité fluctuante de la multitude de ses participants. Saisaissant paradoxe pour un mouvement qui revendique une légitimité de subculture en tant que telle mais qui, parallèlement, ne semble pas réussir à rassembler les différents points de vue en un discours unificateur. Or ceci, au contraire, participe à la spécificité de la trance vis-à-vis des autres subcultures, où l’identité du mouvement constitue la pierre de touche du groupe, la dynamique fédératrice de l’ensemble des membres.
[1] Antoine BEAUCHET, « Approches stéréotypées et stéréotypantes de l’objet techno ». Internvetion pour le Gremes du 5 mars 2004. URL : http://www.ceaq-sorbonne.org/node.php?id=1046&elementid=689
[2] Laurent SAADOUN. Op.cit. p121.
[3] On entend ici par industriel qui convoque l’imaginaire de l’usine : sons répétitifs, violents, couleurs sombres
[4] On dit alors avoir « la tête dans les enceintes » ou « la tête dans le son ». Nous invitons à ce propos le lecteur à lire la contribution de Sophie Bernard, présidente Technopol, en annexe afin de comprendre cette notion d’interpénétration entre le son et le participant lors de l’expérience de la fête techno.
[5] Il semble qu’au-delà de la distinction drogues douces/drogues dures du ministère de la santé, existe, au sein du milieu techno, une classification parallèle. Ainsi, la marijuana, la cocaïne et le speed seront davantage considérées comme des drogues douces, et on qualifiera de drogues dures les produits type kétamine, amphétamines ou MDMA, voire héroïne, respectivement à d’autres comme le LSD, l’acide et les champignons. On peut alors considérer que les drogues consommées lors des fêtes techno se divisent entre drogues de « défonce », visant principalement à altérer la conscience et à augmenter l’endurance du corps à la fatigue, et drogues de « trip », visant à modifier les perceptions sensorielles afin d’amplifier les sensations liées à l’état de transe dans le but d’un voyage qui se veut spirituel.
[6] Le signe ohm et les figures de Ganesh sont des images religieuses se référant à l’hindouisme.
[7] Laurent SAADOUN, « Dans l’institution… », op. cit. p.121.
II - 2.1: En sous-terrain, les moyens de communication communautaire
10/07/2010
2. Une diversité des moyens de communication à l’image du mouvement
2.1 En sous-terrain, les moyens de communication communautaire
La trance hérite du mouvement techno l’aspect undergound. Undergound (sous le sol en anglais) signifie que le mouvement ne va pas être accessible à tous, qu’il va même être plutôt difficile d’accéder aux informations liées aux soirées. Alors, comment la communication peut-elle fonctionner pour certains, et pas pour d’autres ?
Tout fonctionne par système de réseau, le bouche à oreille, la chasse à l’information. Quand cette approximation pourrait être à l’origine de l’échec des évènements, elle va être au contraire la raison de leur succès : l’objectif sera de connaître les bonnes personnes, de se trouver aux bons endroits aux bons moments, signe fort d’appartenance au mouvement. Si on possède les codes pour accéder aux messageries vocales pour avoir les informations, si on sait où aller chercher des informations sur la prochaine soirée, c’est que l’on fait partie des initiés, de « ceux qui savent », de ceux jusqu’à qui parvient l’information mais qui, aussi, savent où aller la chercher. Comme l’écrit Lionel Pourtau « Etre ensemble sous le sceau du secret pose les premières pierres de l’étrangeté qui permettra à l’altérité radicale de s’exprimer. »[1]. En effet, via le secret, via la permanence dans l’underground, le mouvement trance alimente un « entre-soi ». Quand il se rendra à l’évènement, le tranceux retrouvera tout ceux qui, comme lui, savent, et seront donc là à la soirée qu’il ne fallait pas manquer.
De plus, les lieux choisis par cette mouvance du mouvement, ou pour ce genre d’évènements plus intimistes ou illégaux, sont le plus souvent reculés loin des villes. Inaccessibles en voitures, ces choix d’espaces effectuent un nouveau tri entre ceux qui, vraiment motivés, trouveront un moyen de venir à la soirée, et ceux qui, par souci technique ne viendront pas. Cela permet également d’effectuer un tri au sein des « vrais », ces technoïdes toujours partants pour une soirée, où qu’elle soit, et les technoïstes, amateurs de trance, teufeurs à l’occasion qui eux seront plus susceptibles de ne pas se déplacer.
Par ailleurs, la constitution de ce réseau se fait en partie à travers la reconnaissance communautaire. Les technoïdes peuvent également se reconnaître à l’apparence par le recours à des symboles, vêtements, piercing, tatouages, coiffures qui laisseront supposer que cet autre, en face de nous, fait partie du même milieu. De même, la convocation de références communes, artistes, soirées auxquelles on a participé, organisations connues vont permettre, au sein de la communauté ou à l’extérieur, de reconnaître ses semblables. On est donc face à des ressorts sociaux tribaux, de reconnaissance, qui vont participer à constituer un groupe d’initiés, et d’ainsi distinguer le semblable de l’autre et de maintenir fermement la frontière entre la subculture et le reste de la société, à entretenir la marginalité.
II - 2.2: Internet, l'information cachée sur la place publique
10/07/2010
2.2 Internet, l’information cachée sur la place publique
A cet égard, Internet fait le lien entre les deux mouvances qui s’opposent au sein de la trance. Il va permettre aussi bien aux partisans d’un repli undergound de resserrer les liens autour des puristes, qu’aux partisans d’une ouverture plus large de diffuser massivement des informations.
Si au début, il fallait déjà faire partie du mouvement, ou avoir été renseigné par un membre du mouvement pour accéder à un certains nombre de références Internet, l’explosion de la communication 2.0 a participé au décloisonnement de la marginalité. Aujourd’hui, plus rien ne semble vraiment inaccessible. Par exemple, si l’on entre « trance goa » dans la barre de recherche Google France, on accède directement aux principaux forums nationaux, et en premier lieu le forum Trance-Goa.org, sur lesquels n’importe quel néophyte pourra ainsi accéder à l’ensemble des informations sur le mouvement au niveau national et international. Ainsi, Internet a remis en question la définition traditionnelle de l’underground : comment faire la part du même et de l’autre quand tout un chacun peut s’improviser tranceux et se présenter à une soirée dont on aura trouvé les coordonnées sur le net ? Un paradoxe de taille en somme.
De là, l’utilisation communautaire et marginale d’Internet s’est resserrée peu à peu autour de l’utilisation de newsletters via des mailing listes constituées lors des fêtes, de forums, de groupes facebook créés par réseau de contacts, permettant de faire le tri. Par exemple, le 3 juillet 2010, la Goache Family et les Mornings Vibrations organisent une open air sur le principe des free parties. Le lieu n’est pas précisé sur la page évènement de Facebook, pas d’annonce sur le forum Trance-Goa.org, juste une communauté d’amis, d’amis d’amis, tous tranceux ou technoïstes qui se retrouvent à 50 kilomètres de Paris. La volonté est de se retrouver « en famille » et d’être sûr que tout se passera bien pour ces deux tout jeunes collectifs.
Par ailleurs, le recours à Internet est principalement l’arme de ceux qui prônent une ouverture du mouvement trance, qui travaillent pour sa diffusion, sa promotion et sa défense. Organisateurs officiels, entrepreneurs du spectacle, associations de promotion de la culture trance, artistes qu’ils soient musiciens, peintres, jongleurs, performeurs, tous ont recourt à Internet pour diffuser et vendre leur travail et par là, ils font également la promotion du mouvement auquel ils appartiennent. De même, les tranceux qui initialement gardaient leurs activités festives pour eux, à présent, partagent leurs photos de soirées et de festivals avec leurs autres amis du mouvement sur Facebook, en en faisant profiter leurs autres amis non-initiés et susciter ainsi la curiosité, l’intérêt peut-être. Facebook devient également le lieu massif de diffusion d’informations sur les évènements : si l’un repère un festival intéressant, immédiatement l’information sera en ligne, publiée sur son mur, diffusée à ses contacts via les catégories d’amis, etc.
Internet offre à la trance une plateforme d’expression et de promotion grâce à laquelle elle va pouvoir défendre sa légitimité en tant que subculture à part entière, mais également lui permettre de communiqué sur son identité (valeurs, origines, état d’esprit) ce qui pourra participer à la pacification des rapports avec les pouvoirs publics mais également avec une opinion publique dont l’accès à l’information est facilité.
II - 2.3: L'exploitation de moyens de communication de masse pour un désenclavement du mouvement: l'exemple de la Technoparade
10/07/2010
2.3 L’exploitation de moyens de communication de masse pour un désenclavement du mouvement : l’exemple de la Technoparade
Dans cette logique d’ouverture, certains n’hésitent pas à aller jusqu’à utiliser des moyens de communication de masse plus traditionnels, et pour une subculture techno, le moment idéal pour se faire connaître est la Technoparade.
Réunissant chaque années des milliers de personnes dans les rues de Paris afin de célébrer la musique électronique, cet évènement est pour le mouvement trance l’occasion de défendre ce qu’elle est auprès de jeunes amateurs de musiques électroniques qui se contentent bien souvent des programmations des radios nationales aux heures de grande écoute ou des boites de nuits parisiennes les plus connues. Tout est alors convoqué : musique, univers graphiques, couleurs, formes, imagerie et tous les fidèles défenseurs du mouvement de la région parisienne et d’ailleurs, ayant fait le déplacement pour admirer le char trance mais également pour défendre leur existence, provoquer un effet de foule qui intriguera les gens et les attirera vers le son, leur son.
A cette occasion, de nombreux tranceux, amis et simples contacts, viennent diffuser les flyers des prochaines soirées en échange d’une entrée gratuite. Par là, les organisateurs visent une marge de la population technophile qui n’est pas encore familiarisée avec le mouvement, ses évènements, ses réseaux d’informations : venir en soirée, c’est le premier pas vers l’intégration au mouvement.
Parallèlement, les soirées relayées lors de la Technoparade sont le plus souvent situées dans Paris intra-muros dans des clubs bien connus des noctambules : la Loco, le Nix Nox, le Batofar, le Cabaret Sauvage… permettant ainsi de faciliter encore davantage l’accès à la première fois, à la première expérience de la trance.
Ce rendez-vous annuel est également l’occasion pour le mouvement de sortir un peu de la presse spécialisée et de se mettre en contact avec de la presse grand public, comme on peut le constater dans le dossier de presse de Gaia Concept : de nombreux journaux sont allés à la rencontre des évènements et de son organisateur, Rackam, parmi eux, Telerama, Elle Hebdo, le Parisien, etc.
A travers ce tour d’horizon, nous avons donc pu voir comment selon les moyens de communication convoqués, on va s’adresser à un public différent dans une perspective d’évolution du mouvement différente. Les moyens de communication communautaire pour souder les liens autour du noyau dur du mouvement afin d’effectuer un repli identitaire vers un groupe d’initiés, l’ensemble des outils de communication mis à disposition par Internet, soit pour développer les réseaux de communication communautaire soit pour promouvoir et diffuser la culture trance auprès d’une part du grand public qui est cependant déjà un peu sensibilisée ou interpellée par la trance. Enfin, les moyens de communication de masse permettant, cette fois-ci, de s’adresser à un public extrêmement large dans une optique de démocratisation.
Nous constatons une fois encore que le mouvement trance est le siège d’une" tension entre des choix et des identités paradoxales. Mais quelles vérités se cachent derrière les termes d’underground et de démocratisation[1] ? Quels sont les risques de ces deux tendances d’évolutions ? Quelles perspectives pour une subculture moderne comme la trance ?
[1] Undergound et démocratisation sont les termes utilisés par le mouvement trance, nous en apporterons une définition et une interprétation dans la suite du mémoire
II - 3.1: Identité plurielle et stratégie plurielle: entre repli underground et démocratisation
10/07/2010
3. L’évolution du mouvement : perspectives pour une subculture moderne
Comme nous venons de le voir, les différents discours reflètent les différentes tendances fluctuant au sein du mouvement. Ce sont ces discours qui, via la communication publique, vont influer sur l’évolution du mouvement. Selon que le flyer fera plus appel à un univers ou à un autre, il va, par conséquent, inciter un certain types de personnes à venir faire l’expérience de la trance, faisant ainsi évoluer la sociologie des participants, c'est-à-dire l’identité même du mouvement.
3.1 Identité plurielle et stratégie plurielle : entre repli underground et démocratisation
C’est selon l’identité, penchant plutôt vers la légalité ou l’illégalité, univers plutôt sombre ou plutôt psychédélique, etc. que vont se définir les perspectives d’avenir du mouvement. On constate à ce sujet un débat sur les fondamentaux de la subculture trance : faut-il effectuer un repli undergound ou faut-il continuer de s’ouvrir afin de démocratiser la trance ? La question se pose en ces termes, et déjà les mots eux-mêmes nous interpellent sur la nature des dynamiques en action. Que considère-t-on comme underground ? Pourquoi parle-t-on de repli ? Est-ce que l’on doit comprendre que certains participants considèrent que le mouvement trance est sorti de l’undergound ? Et pourquoi parle-t-on de démocratisation ? Est-ce que cela induit une supériorité sous-entendue des tranceux par rapport aux autres ?
On peut parler d’underground à propos de la trance pour diverses raisons. La plus évidente découle de l’héritage des débuts de la techno. Illégale, échappée des clubs pour investir les bâtiments industriels désaffectés et autres terrains vagues, paradis de l’ecstasy et de l’héroïne, musique sans message, musique de machines, la culture techno s’est développée en dehors des cadres institutionnels, comme la plus part des musiques populaires à leurs débuts, suscitant la peur et se construisant en opposition aux pouvoirs publics, dans le secret et la transgression. Ainsi la trance sera, de fait, intimement liée à cet univers malgré son entrée progressive dans la légalité au fur et à mesure de la légitimisation des musiques électroniques. De là, on parle également de « démocratisation », respectivement à ce phénomène d’ouverture (on sort du secret et de l’illégalité, on permet ainsi au peuple s’approprier un domaine qui n’était pas sien) mais également d’institutionnalisation (on réinvestit les clubs citadins, on va représenter le mouvement lors d’évènements publics de grande ampleur).
Le terme de démocratisation n’est pas anodin. Il sous-entend l’existence d’un groupe d’initiés, les tranceux, ceux qui ont déjà fait l’expérience de la musique, « ceux qui savent », en rapport avec les autres. Il existe des portes d’entrée diverses vers le mouvement trance, la première, que nous qualifierons de verticales, étant l’initiation par un membre actuel du mouvement. C’est celui qui va conseiller les morceaux les plus efficaces à écouter pour ressentir les effets de la musique, celui qui va conseiller les premières soirées et festivals, celui qui introduit auprès des autres membres du milieu. L’autre porte se rapprocherait davantage d’une translation horizontale, c'est-à-dire le passage d’une subculture à une autre : une personne qui passerait des free parties à la trance, du dub à la trance, du rock des années 70/80 à la trance. En effet, si la personne a déjà une sensibilité musicale, une appartenance plus ou moins forte à une autre subculture, il semble qu’elle sera plus facilement insérée au sein du mouvement par la capacité à prendre part à la syntonie, à comprendre la dynamique de communauté alternative, alors qu’on peut supposer qu’une personne totalement vierge de ces expériences, arrivant dans un évènement trance, réussirait difficilement à percevoir l’intérêt de sa présence, à comprendre ce à quoi elle assiste (à défaut d’y participer).
Ainsi certains vont être partisans d’une permanence de ce système de cooptation, voire de son durcissement : quitter à nouveau les lieux institutionnels, revenir à un modèle de fêtes comme celui des free parties (secret, lieu illégal, peu de participants triés sur le volet du bouche à oreille) qui en fait, n’a jamais vraiment été le modèle le plus répandu dans l’organisation des évènements trance, et de fait, se re-éloigner de la société globale via l’extrémisation et la marginalisation sous prétexte d’un retour vers un authentique qui n’a jamais vraiment été celui de la trance, mais celui du mouvement techno à ses débuts. A l’inverse, d’autres seront partisans d’une ouverture selon le processus décrit par Lionel Pourtau dans son article « Déviant, délinquant, militant : parcours de vie dans la subculture technoïde ». Il écrit : « Cette faiblesse du contenu idéologique explique la difficulté du mouvement à s’organiser de façon positive. Etre contre un modèle est une chose, s’entendre pour en promouvoir en est une autre. Surtout lorsqu’il s’agit de chercher des compromis avec des institutions. Mais reste pourtant un élément indiscutablement militant : celui de promouvoir la subculture. »[1]. Ainsi, nombre de tranceux vont avoir à cœur, à l’échelle individuelle, de faire découvrir à leurs proches la musique qu’ils aiment, d’expliquer et de faire comprendre l’expérience de la trance et en quoi, pour eux, cette musique et la subculture qui l’accompagne sont différentes. A plus grande échelle, on citera l’exemple d’organisateur comme Otezuka de l’association SterOrganic, qui prennent le parti d’organiser leurs soirées dans des lieux tels que le Nix Nox, la Loco à Paris, lieux habituellement dédiés au clubbing, permettant ainsi à un large public de non initié d’avoir un potentiel accès à la trance. Lors de la soirée Psychedelight du 31 octobre 2009, organisée par SterOrganic à la Loco, Otezuka nous explique que l’objectif est justement pour lui de viser des lieux connus, qui ne sont pas spécifiquement consacrés à aux musiques techno, afin de permettre à un maximum de monde de venir découvrir l’univers tranceux. La communication de cette soirée a d’ailleurs été entre autre effectuée par diffusion massive de flyers lors de la Technoparade, touchant ainsi une vaste tranche de la jeunesse, amatrice de musiques électroniques et de rassemblements festifs, qui a par là pu se retrouver à la soirée de la Loco sans désir a priori d’intégrer la subculture trance, sans conscience de tout ce que venons d’exposer. Il nous a été donné de rencontrer à cette occasion, Bastien, 23 ans, qui lors de la Technoparade 2008, a suivit l’un de ses amis dans la soirée organisée par Gaia Concept au Cabaret Sauvage à Paris. C’est ainsi qu’il a découvert la trance et ne l’a plus quittée. De guitariste issu du rock, il est passé au DJing dans la trance : exemple type d’une révélation et d’une intégration au mouvement, et par l’initiation d’un ami et par l’ouverture du mouvement au grand public.
[1] Lionel POURTAU. « Déviant, délinquant, militant : parcours de vie dans la subculture technoïde ». op. cit. p.9.
II - 3.2: Délitement et détournement, les risques de l'évolution de la subculture trance
10/07/2010
3.2 Délitement et détournement, les risques de l’évolution pour la subculture trance
Repli ou ouverture, univers sombres ou colorées, soirées à 25€ en plein cœur de Paris ou soirées gratuites au milieu de la forêt, ces dynamiques comportent chacune des risques quant à la permanence du mouvement trance.
Si la diversité des tendances musicales et stylistiques au sein du mouvement constitue une source de richesse, permettant à chacun, selon ses affinités, d’y trouver son compte, elle peut également porter au délitement du mouvement. En effet, si la tendance à concentrer les évènements trance autour d’un style particulier de musique se confirme et s’amplifie, on pourrait alors envisager un éclatement du mouvement trance, qui ne serait plus alors que, comme la techno, une appellation d’usage générique pour définir un ensemble de mouvement, micro subcultures, centrées chacune autour d’un seul et même style. Ainsi, le dance floor de l’Ozora festival 2008 avait une programmation musicale majoritairement psyché et dark psyché, l’Ambiansonic, lui, se spécifie d’ores et déjà sur l’ambient. La question alors est de savoir qu’elle sera la légitimité et la permanence de ces micro-mouvements nés de la dislocation de la trance. Réussiraient-ils à rassembler suffisamment de monde et sur le long terme pour constituer de véritables nouvelles subcultures à part entière comme la trance a pu, à ses débuts, être une tendance des raves techno?
On peut envisager une autre hypothèse d’évolution : un mouvement trance se scindant en deux autour du débat sur ouverture et repli. D’un côté on aurait alors un mouvement se rapprochant de la culture des free parties, retournant à l’illégalité et la marginalité, entraînant ainsi toujours plus de stigmatisation de la part des médias, de l’opinion publique ainsi qu’une dégradation sévère des rapports avec les pouvoirs publics en cas de négociations pour de potentiels évènements ponctuels légaux. Par là, on peut également penser à une désertion progressive des évènements suite à l’extrémisation de ses participants. De l’autre côté, on aurait un mouvement toujours plus ouvert mais prenant alors le risque d’oublier l’héritage de Goa, se cantonnant alors dans des lieux fermés et ne s’exportant en extérieur que lors de méga festival réunissant des milliers de personnes. Absolument ouverts à tous, les évènements trance risqueraient de perdre de leur état d’esprit, de leur idéologie : les technoïstes du samedi soir remplaceraient peu à peu les tranceux et autres travellers venus faire le plein de bonnes énergies, oubliant peu à peu la socialité alternative originellement recherchée lors des soirées trance. Des lieux fermés, des soirées victimes de leur succès, et les évènements trance prendraient l’aspect de simples évènements clubbing.
Ces perspectives nous permettent d’extrapoler sur la menace principale qui plane sur cet idéal d’ouverture et de partage massifs de la trance : l’entrée totale dans l’industrie culturelle et la marchandisation du mouvement trance. Si certains souhaitent d’une part plus de points de diffusion des CD trance pour plus d’accessibilité, plus de visibilité, d’autres craignent l’apparition de compilations trance avec des filles en bikini ou des voitures de course en couverture, si certains souhaitent une institutionnalisation des festivals pour accéder à plus de moyens matériels, d’autres craignent l’apparition de banderoles de grandes multinationales le long des dancefloors. Alors comment réaliser l’idéal technoïde de transmission de l’expérience trance sans faire une croix sur ses idéaux alternatifs ? Comment aller de l’avant sans renier ses origines contestataires ? Est-il possible d’entrer dans l’industrie culturelle tout en restant cohérant avec l’utopie sociale et politique inhérente au mouvement? Comment s’articule la dynamique du don de la fête, du partage, et les enjeux économiques d’organisateurs et d’artistes souhaitant gagner leur vie ?[1] Telle est selon nous une des problématiques phare de la subculture trance. Comme l’écrit Laurent Saadoun, il lui faudra « maintenir, pérenniser la construction sociale, l’œuvre qu’il [elle] s’est acharné[e] à perfectionner, à transmettre et à défendre. »[2].
[1] Quand on s’interroge sur les bénéfices, les prix, les flux d’argent au sein des évènements trance, on se rend compte que c’est une dimension dont on n’entend pas du tout parler au sein du mouvement. Quand les questions d’argent sont abordées, c’est pour mettre en valeur les difficultés de tel organisateur qui a pris sur ses fonds personnels, ou sur tel autre qui a perdu beaucoup d’argent dans la création de tel évènement. Le métadiscours dominant est celui que très rares sont les personnes gagnant leur vie via la trance, que ce soit par l’organisation ou la musique. Ce serait donc une piste de recherche intéressante que de chercher à savoir quels sont les faits, les chiffres, et comment s’articulent culture du don et dynamiques marketing (comme celle abordées à propos de la Technoparade).
[2] Laurent SAADOUN, op. cit. p.120.
Conclusion
10/07/2010
A travers cette étude, nous avons donc vu que le mouvement trance jouit bel et bien d’une légitimité et peut être considéré comme une subculture à part entière. Les tensions qui l’animent constituent sa spécificité identitaire et font de lui un mouvement vivant, dynamique, palpitant, un sujet d’étude illimitée en somme.
Nous avons vu comment, par l’héritage historique, géographique, social et musical, la trance peut-être considéré comme un mouvement à part entière. Au-delà des mythes fondateurs, il existe une filiation des origines, qui permettent au membre du mouvement de se transmettre une histoire, une culture, et même, certaines valeurs et convictions, installant ainsi la subculture trance dans la durée. Bénéficiant de diverses influences musicales, visuelles, idéologiques et spirituelles, s’enrichissant ainsi d’une multitude de mythes fondateurs, la trance rassemble des participants très divers. Sa vitalité est en effet alimentée par la diversité des origines de ses membres, due à l’internationalité de la trance et à l’importance du voyage au sein de la subculture technoïde, mais également, par la pluralité des expériences festives qu’elle propose. Expérience du son, expérience de la fête, expérience mystique ou sociale, nombreuses sont les raisons pour lesquelles on vient en soirée trance. On peut donc conclure que c’est en cela que réside la spécificité de cette culture underground qu’est la trance : l’ouverture.
Paradoxal pour une subculture que l’on imaginerait davantage sous-terraine, secrète, marginale. Or, dans la trance, contrairement à d’autres subcultures, on ne note pas la prégnance particulière d’une seule histoire, d’une seule idéologie, ou d’un seul code vestimentaire fixe. L’identité du mouvement se constitue, tel un tableau pointilliste, de l’ensemble des pratiques mises en commun, du mélange des horizons, qui permet l’apparition d’un espace temps où chacun est libre de se laisser aller à sa propre interprétation de la fête et de l’identité du mouvement. C’est à travers ces diverses interprétations, dont le sens est fruit d’une co-construction individuelle et collective, que nous accédons à la réponde au pourquoi, à l’essence de la trance : le culte du son.
Nous nous interrogions sur les raisons de la diabolisation des cultures technoïdes au sein de l’opinion publique et des médias. Religieux sans transcendance, sacré païen, rituels profanes et hystérie populaire, le festif effraie, inquiète car connu comme ouvrant les portes des perceptions, permettant l’éclosion du lieu des possibles, d’un autrement, un espace de revendication et de liberté.
La fête trance est avant tout le porteur implicite d’une utopie moderne. Au-delà de l’imaginaire idéaliste lié à ses origines, la trance hérite concrètement d’un état d’esprit et de valeurs qui revendiquent le droit à l’exercice d’une citoyenneté alternative, à la constitution d’un espace temps où un autrement devient possible. Plus que l’expérience d’une musique, la fête devient une procédure rituelle portant le technoïste à l’expérience ponctuelle d’un mode de vie différent, répondant aux attentes d’une génération en quête de sens, fuyant les villes déshumanisées. Nous l’interprétons comme le retour du politique comme ce que les hommes ont en partage.
Et c’est là, que l’on touche au cœur battant de la trance : le partage, la musique, l’expérience du son et de la fête. Malgré la pluralité des discours, la diversité des modes de vies, la multitude des interprétations, l’essentiel est là : la syntonie, la communauté tribale. L’évènement trance offre en effet aux technoïstes l’occasion de s’essayer à une socialité d’un genre nouveau : le lien social devient sensible et sensuel se tissant par la danse et la musique entre les participants, au-delà des mots. Cependant, nous avons également pu noter que cet aspect, malgré sa force politique, ne prend pas valeur d’engagement: c’est un plain-pied, un phénomène par état de fait, et non une contestation formulée et toujours présente dans les esprits. Si on peut donc parler de mouvement et de communauté trance par le constat de l’existence d’une communication effective, on ne pourra cependant donc pas parler d’engagement du mouvement trance.
Car s’il y a bien communication et communauté, il y a également pluralité des discours. Nous nous étions demandés comment définir un mouvement au sein du quel les discours s’opposent et se contredisent. Nous avons alors pu observer comment cette pluralité des discours et des interprétations, qui, étant liée en partie à une connaissance seulement partielle du mouvement, portait les participants à créer du sens via l’exploitation de l’histoire et des mythe fondateurs. Ainsi, la définition de la subculture trance n’est possible que par une vision globale : il n’y a pas une vérité unique mais une vérité plurielle. De là, nous nous sommes intéressés aux moyens de communications utilisés afin de traduire, en interne comme en externe, cette vérité plurielle, et avons pu noter que chaque tendance se portait davantage vers un certain type de moyens de communications, selon les perspectives d’évolution du mouvement souhaitées, et selon la prévalence de telle ou telle conception du mouvement.
Enfin, dans un dernier temps, nous avons vu que si l’image négative du mouvement pourrait être résorbée par un recours à des moyens de communication de masse, et à une plus large ouverture du milieu au grand public, nous avons également vu en quoi cela pouvait comporter des risques et entrer en contradiction avec ce qui semble être les fondamentaux de la trance, c'est-à-dire, la revendication d’un espace d’expression et de liberté, loin des cadres considérés asphyxiants du quotidien de la société globale capitaliste.
Alors, quel avenir pour une subculture moderne face au poids des pouvoirs publics et de l’industrie culturelle mondialisée? Nous conclurons cette étude par l’énonciation d’une hypothèse quant à l’avenir des subcultures, et pas seulement de la trance. Il nous semble que la solution réside dans le mélange des genres et la mise en commun des valeurs. Si l’intégration du mouvement trance est facilitée pour les membres d’autres mouvements tels que le dub ou le reggae, c’est bel et bien qu’il existe une base commune de contestation, de recherche d’un autrement possible à travers la pratique festive. Ainsi, nous pensons que, sur l’exemple de certains festivals déjà existants, l’avenir des subcultures modernes est l’organisation d’évènements communs avec plusieurs scènes reflétant plusieurs subcultures : une scène trance, une scène techno, une scène dub, une scène reggae… permettant de réaliser l’idéal de partage et de transmission, car les membres des autres subcultures découvrent alors une nouvelle musique, un nouvel univers, un nouveau type d’expérience du son, tout en permettant la cohérence de chaque subculture avec son histoire, son parcours et son identité.
Bibliographie
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BIBLIOGRAPHIE
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LAZIMI (Charlotte). - « Les Festivals de musique éléctronique restent des parias ». – Rue 89, juillet 2009.
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ARTICLES CHOISIS DU DOSSIER DE PRESSE DE GAIA CONCEPT
(par ordre du plus récent au plus ancien)
(Auteur non précisé). - « Gaia pour le Tibet ». – Télérama, 1996.
(Auteur non précisé). - « Le Grand-Dôme surfe sur la vague techno ». – Le Parisien, septembre 1998.
(Auteur non précisé). – « 10 ans de conspirations célestes ». – Coda, avril 2000.
(Auteur non précisé). - «Rackam, 35 ans, organisateur de soirées » in
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ROSTAND (Edouard). - « Une petite trance de pain bio ? ». – A Nous Paris, juin 2001.
DALLONGEVILLE (Alice). - « Musique électronique au château : Rave party autorisée chez les châtelain à Dommerville ». – Le Républicain, juin 2001.
BRAUSTEIN (Jacques). – « Etes-vous plates-bandes ou patines ? ». – Elle Hebdo, juillet 2001.
POLI (Stéphane). – « Deux jours en trans, en toute l’égalité ». – Le 20 minutes, juin 2002.
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Techno Story, les Origines. - sur la chaîne Histoire, 2004.
Techno Story, l’Age d’or. – sur la chaîne Histoire, 2004.
Techno Story, le Temps des raves. - sur la chaîne Histoire, 2004.
DOCUMENTAIRE TSR, La Goa Trance, 2008, http://www.youtube.com/watch?v=EXCuKFEKjcU
Sommaire des Annexes
10/07/2010
ANNEXES
Hardcorps par Sophie Bernard, présidente de Technopol 55
ANNEXES 1 : Situation géographique de Goa en Inde (carte) 62
ANNEXES 2 : Eléments de chronologie sur Goa. 62
ANNEXES 3: Full Moon Party sur la plage de Poona en 1994 (photo) 63
ANNEXES 6 : Interview de Cosmic, 22 ans, sur les valeurs et leur place dans le mouvement trance. 66
ANNEXES 7 : Interview de Dourga, 38 ans, sur son parcours et sa vision du mouvement trance. 69
ANNEXES 9 : interview de Pierre, 25 ans, sur son parcours et sa vision du mouvement trance. 76
ANNEXE 11 : Photos de l’Arcadia Festival 2009. 84
ANNEXE 14: communiqué de presse Technopol pour la Technoparade 2010. 92
Annexe: "Hardcorps" par Sophie Bernard, présidente de Technopol
10/07/2010
Ceci est l’annexe 0 car, avant toute chose, au-delà de l’analyse, de la recherche, de la science, il faut comprendre le pourquoi. Il faut comprendre cette boulimie de son, il faut comprendre ce culte, ce besoin. Qui mieux que Sophie Bernard pouvait nous expliquer cela ? Texte poétique et impudique sur l’expérience du son pour comprendre la force d’une musique qui a su séduire des foules à travers le monde.
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J'avais dit « non merci » à la petite pilule. La capuche noire qui l'accompagnait, s'éloignait déjà, aussi vite qu'elle était venue. Je me demandai d'ailleurs si cette capuche avait un visage, n'avais-je pas plutôt regardé le visage de cette saloperie de cacheton ? Poliment, je venais de vous congédier, toi et ton faciès rond et tes yeux vidés de tout bonheur, toi et ta capuche sans visage, à vous deux, vous ne m'aviez pas convaincue.
Ce soir, je me la joue en solo. Ce sera, Toi, le son, contre moi. Duel, face à face, chasse à l'homme ou chasse au son, on verra bien qui niquera l'autre. Alors pas question d'ecstasy, coke, pétard et tout le reste. Antidotes contre un son pourri, artifices de musique pour faux Dj star. J'ai appris à comprendre que toutes ses drogues son le joker d'une soirée foireuse, d'un son qui part en vrille. « Ce soir au menu : Musique pré-mâchée pour le cerveau, relevée d'une pincée d'ecstasy » Voilà le genre de plat qui fait fureur en ce moment, et que certains Djs n'hésitent plus à nous servir, bien arrangés de voir un public perché auquel ils n'ont rien à prouver. Finalement telles ces fleurs en plastoc qui marchent à pile et qui au moindre son s'exécutent, nous devenons nous même la drogue d'une musique, qui sans nos corps blindés de produit euphorisant, ne ferait même pas sautiller un gosse. Ainsi la chimie me défonce moins qu'elle ne permette à n'importe quel son de merde de devenir à mes oreilles un pur son. D'ailleurs à bien y réfléchir, défoncé, Céline, Lara, Patricia ou autres Mylène auraient peut être une chance avec moi, et ne m'insupporteraient plus, ça se trouve je danserai. L'horreur !
Le problème est que ce soir je veux savoir, si t'existes bien, Toi la musique; si seule tu réussiras à me persuader de quelque pouvoir sur moi. Comprendre à quel point je t'aime, comprendre cet appel, ce besoin de t'entendre, comprendre s'il y a un sens à cette réunion d'anonyme, comprendre si tout çà existe bien...
Ce soir ma jolie, ma musique, mon amour, t'es toute seule et moi aussi. Rien ne me boostera le corps, rien ne viendra t'enjoliver. Défi à notre amour, va falloir cracher ses tripes. Et moi, corps nu, chaire fraîche je t'attends déjà.
Pour l'instant je me dandine. Mes mains sont dans mes poches, cachées comme si elles refusaient d'adhérer à cette soirée, comme si elles refusaient de brasser un air vide de son. Faut pas prendre les mains pour des connes !
Ceci dit j'avouerais que les cent pas que j'exécute sur place pourraient faire croire à plus d'un que je danse, mais je me rends compte que je pourrais aussi bien attendre un train qu'il n'y aurait pas de différence. D'ailleurs à bien y regarder, on est assez nombreux sur le quai de cette teuf à attendre que passe le train du son.
Visiblement en retard ou en grève, le son se fait attendre. Oui, il y a bien un Dj qui s'exécute, mais pour le coup, lui aussi, il a loupé l'aiguillage, et malgré sa gesticule de pantin derrière ses platines, je crois bien qu'il ne rentre jamais en gare.
J'attends. J'ai aussi appris à être patiente. Parfois, le son, telle une femme, doit savoir se faire désirer.
Pour éviter de m'engourdir, je donne à mes mains la possibilité de faire une sortie. Fumer une clope reste un geste vitale quand rien d'autre ne peut les agiter. Fumée, cendre, fumée, cendre, laisser tomber, pied droit, écraser. Voilà c'est fini, mes mains repartent dans leurs tanières. Poche droite. Poche gauche. Le son n'est pas là, y a rien à toucher.
Finalement rouler un joint dans ce genre de situation s'avère une solution. Echappatoires : les feuilles, le briquet. Brûler, effriter, donnent du boulot à des mains qui s'ennuient. Et pourquoi pas un atelier macramé aussi !
Non ! Ce soir, pas de joint. Passe le temps. Passe le son. Drôle de guerre, tout de même. Retranchée dans mon corps, Toi, retranchée derrière tes enceintes. J'attends que sonne l'assaut du son. Moi, statique! Toi, tactique?
Et pourtant je suis prête. Alignée.
Dans une soirée, les enceintes sont les reines. Ici pas besoin de gogos, de spectacles, même le plus sexy des Dj n'arriverait pas à monopoliser autant l'attention. Totems sacrés, vers les enceintes tout converge, le visage, les mains, mais aussi le front. Revoilà d'ailleurs, la capuche noire de tout à l'heure, toi aussi, tu t'es aussi tournée vers Elles. Moi aussi. Rangée dans ce bataillon de soldats de première ligne, je baisse la tête. Reflex instinctif. Acquiescement à l'invisible, je ferme les yeux.. L'enceinte implique l'obédience, l'humilité et le recueillement, comme si son regard nous était insoutenable. Faut-il être digne et pure à ce point pour te recevoir ? Le front baissé, nous sommes à la fois guerriers, pénitents, païens et nous t'attendons tous, onction sonore divine. Baptise-nous ce soir.
Et pourtant, chères enceintes, je vous aime. Je me suis aperçu que le mot enceinte exprime à lui seul toute ta féminité, ta fragilité et ta pudeur. Nom féminin ou adjectif, femme ou forteresse, les enceintes sont tes remparts, frontières de nos espaces et pourtant lien entre nos deux mondes. Accouchement prématuré ou levée de siège, ce soir je veux que toi et moi nous franchissions cette limite. Comme un enfant qui démonte son réveil pour comprendre ce qu'est le temps, je voudrais ce soir éventrer ces enceintes, ces barrières pour mieux te voir.
Quand soudain un inconnu dans la rue vous aborde et vous offre des fleurs.
Quand soudain dans cette teuf tu m'abordas, Toi et ton bouquet de bpm.
J'ai tendu mes mains, pour mieux les saisir. « Merci d'être venu » ai-je répondu poliment.
Tu jouas franc jeu, les bpm avaient mis en route toute la machine. Mes pieds d'abords, mes mains, ma tête. Mon corps entier avait répondu à ton invitation. Intimidée. « Ne laisse jamais entrer un étranger chez toi », m'avait dit ma mère. Etrangement moi, j'avais obéi à ton rythme, je te laissai passer. « On ne se serait pas déjà vu quelque part? Vous me rappeler un rythme que j'ai connu ». Familière au début, Tu deviens imposante, presque insolente, tellement tu me plais. Mais je rêve où tu me dragues? Qui es-tu? Qui t'a permise de venir ainsi t'incruster ? Musique vicieuse, musique violente, musique violeuse.
Ai-je le choix? Psychoacoustique ? Effet de transe ? EMC comme disent les spécialistes. Etat Modifié de Conscience. Et pourquoi pas Emotion Mentalement Corporelle ?
Contradictoire, Tu me sollicites de diverses cotés, attends moi j'arrive. Je suis à la fois l'x et le y d'un repère orthonormé sonore, tu m'invites dans ta courbe, il n'y a plus de verticale ni d'horizontale, c'est quoi ce bordel, je comprends plus rien. Ca me rappelle le paquet de ma nouvelle brosse à dent qui disait un truc du genre « tête amovible et articulée pour épouser le relief de vos dents et nettoyer en profondeur ». Toi tu me brosses dans tous les sens et c'est mon corps qui se désarticule. Comment t'as fait pour arriver là? Ok, j'avais dit ce soir c'est la finale, c'est toi ou moi, et bien T'as gagné.
La capuche noire de tout à l'heure n'avait-elle vraiment pas de visage. J'ai l'impression d'être le seul corps de cette soirée et que Toi, tu t'y engouffres et t'y installes sans pudeur, entière.
Strip-tease sonore, ton horizon s'ouvre sur un paysage de sons.
Je me retrouve alors projetée en plein milieu des bpm. « Où courez-vous ainsi ? » Ils n'ont pas le temps de me répondre et m'entraînent avec eux. Les bpm sont des sons qui ne rigolent pas. Ca se voit à la façon dont ils me frôlent, un peu plus et ils m'écrabouillent. Organisés comme un bataillon, leur articulation machinique et leur implacable rythme tombent comme des coups. Sans concession. Rempart de rythmes, durs et violents, les bpm font peur et c'est comme çà que tu te protèges. Musique difficile, musique inviolable. Tu t'es construite un mur de son, un moyen de défense qui nous empêche de t'approcher. Que protèges-tu ? D'autres sons ? Des mélodies ? Tu as tes secrets, mais ce soir je te laissai entrer, je suis un corps, alors laisse moi voir.
Miraculeusement tu t'exécutes. Je viens de franchir les « bpm, et vus de dos, ils ont l'air bien plus joyeux. Installée dans mes pieds, Tu deviens mon rythme vertical. Une verticale vertigineuse qui pousse de cette terre, de ce sol que je martèle et qui m'attache, une verticale qui me traverse et qui m'étire encore toujours plus haut. Tu es ma colonne vertébrale et à chacune des tes ondes sismiques, ensemble nous pulvérisons le toit de l'entrepôt, nous dépassons tous les autres. Vas-y mon cœur, accompagne les ces bpm. Fais la course avec eux, danse la valse à trois temps, joue-moi une passacaille, fais ce que tu veux, rythme cardiaque de foutaise, t'arrêtes plus mon cœur.
Et, Toi, tu continues, tu te déshabilles encore. Quelles sont belles ces nappes ! Elles m'enlacent, et voilà que je m'emmêle dans leurs cheveux. Danaïdes de son, laissez-vous toucher...
Par où sont-elles parties? A l'instant elles étaient là et puis ont disparus. Hypoderme, derme, épiderme, Acupuncture sonore, je les laisse me transpercer. Mauvaise circulation, j'ai un remède les nappes sont l'abbé sourry des veines. Faites vivre ces artères mes demoiselles ! Et puis les breaks sont là aussi, furtifs, comme des sons jaloux, ils inversent les sens, je deviens un fluide anarchique. Je deviens horizontale. D'un ongle à l'autre, tu me parcours et T'es partout à l'intérieure. Mes bras comme une ligne infinie sont l'espace de tes va et vient. Assignée, y a pas de refuge. Tu m'altères, infusion sonore purificatrice. T'adores çà et moi aussi. Naissance. Pour la première fois je sens et comprends mon corps, il me crie tous ces rythmes, il me rit des phrases insensées. « Si tes yeux se dilatent c'est pour mieux voir la musique mon enfant; si tes oreilles ont des mains c'est pour mieux la toucher mon amour ».
Je voudrais être un vide pour mieux t'accueillir, je voudrai être chaire, je voudrai être peau pour mieux sentir tes morsures et tes caresses.
Tu m'as désintégrée, je t'ai intégrée, j'ai plus d'intégrité, et puis on s'en fout.
Air de musique, air tout court, je te vois, je te touche, je te respire et tu me fais vivre. Je ne suis qu'un poumon, et à chaque inspiration, mon amour de gaz sonore, mon sang s'enrichit en bpm, nappes, breaks, rythmes, sons et je t'expire encore plus belle. Hématose vitale, hématose musicale, musique physiologique, s'il te plait Dj l'infirmière, encore une injection de son, que je m'emplisse une dernière fois, que je me sacrifie.
Plus qu'ensemble nous deviendrons cet air que tout le monde respire, nous infiltrerons leur corps, nous emplirons l'espace, nous deviendrons couleur, nous expulserons de cette terre la mémoire, mon amour, ma musique, nous apprendrons aux corps ce qu'ils savent déjà, et ils se souviendront.
Je dédie mon corps à la recherche musicale.
C'est bien connu, par amour, les humains font n'importe quoi. Ce soir là, moi, j'ai décidé de suivre ma belle. Et ce soir là, je suis devenue musique.
Sophie BERNARD. « Hardcorps ». Intervention pour le Gremes du 6 avril 2004. URL : http://www.ceaq-sorbonne.org/node.php?id=1046&elementid=688